pollution digitale

Pollution digitale: enjeux et solutions

Avec l’essor des services numériques, comme le cloud computing ou encore la vidéo à la demande, les infrastructures et dispositifs digitaux massivement utilisés engendrent une énorme consommation d’énergie. Très peu informés sur l’impact environnemental de leur activité en ligne, les internautes et les entreprises pourraient pourtant changer la donne en adoptant des bonnes pratiques simples. Explications.

On ne la voit pas, ses effets ne peuvent pas s’observer directement et pourtant nous l’engendrons tous au quotidien. La pollution digitale constitue en effet une source de préoccupation environnementale de plus en plus inquiétante. Car pour soutenir nos diverses activités en ligne, les datacenters et serveurs informatiques se multiplient. Des infrastructures très gourmandes en électricité, notamment pour conserver une température basse au sein des vastes espaces dans lesquels nos précieuses données sont hébergées. La consommation énergétique due à nos habitudes digitales commence d’ailleurs à représenter des proportions significatives en égalant, voire dépassant, certains secteurs eux-mêmes très gourmands en énergie tels que le transport ferroviaire ou aérien. En même temps, alors que les services et le contenu en ligne sont disponibles et consommés en continu, il est possible d’adopter des comportements simples pour changer la donne, ou du moins minimiser notre impact environnemental. On remarque par ailleurs que certaines solutions énergétiques émergent, permettant par exemple d’exploiter les rejets de chaleur émis par les datacenters.

En Suisse, alors que le pays semble conforter sa réputation de forteresse digitale sur la scène internationale, cette problématique s’avère des plus préoccupantes. À l’échelle nationale, près de 8% de notre électricité est ainsi utilisée par les infrastructures liées à Internet. À titre comparatif, on peut souligner que le rail en consomme seulement un peu plus de 5%, et moins de 1% en ce qui concerne l’éclairage public.

Quelle empreinte carbone ?

Pour mieux se rendre compte de l’impact environnemental que nous engendrons tous les jours, il est aujourd’hui possible de quantifier l’empreinte carbone des activités digitales. Le fait de mener une simple recherche sur la toile correspond à l’émission d’environ 7 grammes de CO2. Et un peu moins de 20 grammes pour l’envoi d’un e-mail. Avec une équipe de 100 collaborateurs, une entreprise génère donc plus de 130 kg de gaz carbonique par employé chaque année, et cela rien qu’en considérant l’activité liée aux e-mails.

De manière globale, les différentes études menées sur l’impact écologique du digital se rejoignent pour dire qu’à l’échelle planétaire, l’utilisation des outils et services numériques représente 2% des émissions de CO2. Une proportion qui correspond environ à celle du transport aérien. Pour revenir à la Suisse, ses 93 datacenters équivalent à près de 154’000 m2, soit environ 24 terrains de football. À eux seuls, ces datacenters consomment 3,6% de toute l’électricité du pays.

Éducation digitale manquante

Pour Jean-Philippe Trabichet, responsable de la filière informatique à la Haute école de gestion Genève, un des principaux problèmes réside dans l’éducation digitale des utilisateurs. « En observant la manière dont les internautes utilisent leurs ordinateurs et smartphones lorsqu’ils surfent sur le web, la méconnaissance générale de bons comportements à adopter est flagrante. Ce qui s’avère normal finalement, car aujourd’hui très peu de personnes reçoivent une éducation digitale. À mes yeux, un changement généralisé de nos comportements en ligne pourrait déjà faire une grande différence. Pour cela, il faudrait commencer par sensibiliser les internautes sur l’impact énergétique de leurs habitudes numériques. »

Parmi les bons comportements à adopter, on peut déjà mentionner la manière dont on effectue ses recherches sur Internet. Très souvent, un internaute utilise l’outil de recherche de Google pour atteindre une adresse web qu’il connaît pourtant. Rien qu’en la saisissant directement dans la barre d’adresse, on réduit déjà son impact énergétique. Car le fait d’effectuer une recherche Google pour accéder à son site web fait tourner inutilement ses serveurs informatiques. Autre astuce simple : supprimer ses e-mails régulièrement. Car surchargée, une boîte mail nécessite un certain espace de stockage qui, à son tour, repose sur le fonctionnement continu des serveurs de son prestataire de messagerie.

Développement continu des services en ligne, la source du problème

En contexte professionnel, il est également possible d’agir de manière concrète en effectuant des modifications simples. Le plus facile consistant simplement à éteindre ses infrastructures informatiques lorsque leur utilisation n’est pas nécessaire. Cela peut sembler anodin, mais une société pourrait ainsi économiser jusqu’à deux tiers d’énergie. Pourtant, en observant comment travaille un collaborateur au sein d’une entreprise, on peut vite s’apercevoir que le temps d’utilisation des outils numériques ne correspond souvent pas pas à l’entier de sa journée. Le problème réside aussi et surtout dans les directives émises par certaines entreprises en la matière puisqu’il est effet fréquent d’observer chez certains groupes la présence de systèmes empêchant de mettre les infrastructures informatiques en veille, par exemple durant la pause de midi ou la nuit.

« Par rapport aux débuts de l’informatique, il faut bien réaliser le fait que tous les services et contenus digitaux que l’on a pris l’habitude d’utiliser et de consommer au quotidien sont constamment accessibles en ligne, faisant ainsi fonctionner de manière ininterrompue de puissants serveurs informatiques », poursuit Jean-Philippe Trabichet. « Un fait qui peut sembler banal. Mais aux débuts de l’utilisation des techniques numériques, certains types d’informations n’étaient pas accessibles aussi rapidement et facilement. On procédait alors en faisant des demandes spécifiques aux opérateurs qui les détenaient. En se développant, Internet et ses acteurs n’ont pas tenu compte de la consommation d’électricité massive engendrée par la mise à disposition continue d’informations et services en ligne. »

Vidéo énergivore

Parmi les autres pratiques digitales les plus problématiques, la consommation de vidéos s’avère également lourde de conséquences. Une vidéo de 3 Go visionnée en ligne correspond à 1000 ampoules basse consommation allumées pendant une heure. Et de nombreux utilisateurs ont également pris l’habitude d’écouter leur musique par l’intermédiaire de plateformes vidéos, telles que YouTube pour n’en citer qu’une. Ce qui s’avère inutile, surtout en optant pour une très haute résolution, comme la 4K, dont le format n’est d’ailleurs pas encore supporté par tous les smartphones.

« Il y a aussi un sérieux problème de l’offre qui, avec des abonnements illimités à bas prix, incitent bien sûr les utilisateurs à consommer énormément de services et contenus en ligne », ajoute Jean-Philippe Trabichet. « S’il est vrai que l’utilisation massive et incontrôlée du web s’avère inquiétante et mériterait d’être mieux régulée, il faut aussi se rendre compte que les ordinateurs contribuent à l’optimisation énergétique de nombreuses infrastructures. Les technologies de l’information et de la communication engendrent des comportements problématiques mais constituent en même temps des outils uniques et irremplaçables, par exemple pour améliorer le rendement des dispositifs qui produisent notre énergie ou encore pour optimiser l’utilisation de nos ressources. »

Cryptomonnaies, le gouffre énergétique

En plein essor, les cryptomonnaies sont également à considérer attentivement. Leur « minage », soit les opérations informatiques qui permettent de les générer et de valider les transactions qui sont effectuées avec, s’avère des plus énergivores. Selon différentes estimations, la puissance de calcul liée à la seule cryptomonnaie Bitcoin nécessiterait jusqu’à deux fois l’énergie que la Suisse consomme en une année.

Actuellement, l’énergie issue de sources durables consommée par la cryptomonnaie serait par ailleurs minime. La plus grande partie du réseau Bitcoin reposerait actuellement sur la production électrique issue de centrales à charbon situées en Chine.

Datacenters et chauffage à distance

Si le fonctionnement des datacenters engendre une importante consommation d’énergie en continu, il est tout de même possible de tirer parti de ces infrastructures. Car en faisant tourner des systèmes de ventilation et d’air conditionné pour maintenir au frais les serveurs dans lesquels les données sont herbagées, un datacenter émet de la chaleur. Dans ce sens, pourquoi ne pas valoriser ces calories dans l’optique d’alimenter des réseaux de chauffage à distance ?

Différents projets allant dans ce sens voient justement le jour en Suisse. Dans la zone industrielle genevoise de Plan-les-Ouates, plusieurs bâtiments sont ainsi raccordés à un réseau de chauffage à distance lui-même alimenté par les rejets thermiques du datacenter de la société d’hébergement Safe Host. Une stratégie durable qu’Infomaniak, autre acteur helvétique connu dans les services d’hébergement web, projette de développer encore davantage. Autre exemple en Suisse alémanique, où le datacenter d’IBM situé à Uitikon, non loin de Zurich, permet de contribuer au chauffage du bassin d’une piscine située à proximité.

Dans tous les cas, le défi d’alimenter des réseaux de chauffage à distance avec les rejets thermiques de datacenters consiste en la localisation géographique de ces différents éléments. Sur une trop longue distance, un tel réseau va subir des déperditions de chaleur qui obligent donc de rester proche du centre de données. La meilleure stratégie consiste donc à cibler des bureaux et bâtiments situés en zone industrielle, où l’implantation de datacenters s’avère moins problématique qu’au centre des agglomérations.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

échelle production

Echelles de la production d’électricité: quel potentiel pour la décentralisation ?

Le développement de l’énergie solaire depuis 10 ans amène avec lui une décentralisation de la production d’énergie, qui est appelée à se poursuivre. Qu’implique cette multiplicité d’installations de production locale ? Quels types d’énergies pourraient aussi être décentralisés, et quels sont les potentiels ? Leo-Philipp Heiniger, spécialiste des énergies renouvelables à l’Office fédéral de l’énergie OFEN, nous apporte son éclairage sur ces questions.

Une mutation depuis 10 ans vers une production à l’échelle locale

Historiquement, la production d’électricité en Suisse était liée à une infrastructure centralisée, qui s’est constituée durant le XXe siècle autour d’un nombre limité de grandes installations. Cela correspond notamment aux grands barrages hydroélectriques alpins et aux cinq centrales nucléaires, ainsi que quelques centrales à biomasse et les usines d’incinération des ordures ménagères (UIOM). Depuis 10 ans pourtant, le développement rapide du solaire (photovoltaïque avant tout) a fait entrer la production d’énergie suisse dans une mutation vers un système plus décentralisé. Comme le montrent les graphiques de la statistique de l’énergie solaire, la production issue du photovoltaïque a en effet été multipliée par 100 entre 2007 et 2021, passant de 29 à 2’842 GWh annuels. Sur la seule année 2021, plus de 20’000 installations photovoltaïques de moins de 20 kW ont été installées.

Évolution de la production photovoltaïque en Suisse par année depuis 2002, en GWh par année (OFEN, Statistiques de l’énergie solaire, Année de référence 2021).

Nombre d’installations et puissance installée de production photovoltaïque en 2021 en Suisse, en MW (OFEN, Statistiques de l’énergie solaire, Année de référence 2021)

Le solaire, moteur de la décentralisation

En Suisse, le sol est une ressource particulièrement rare et disputée, ce qui rend la création d’installations de grande surface au sol plus difficile. C’est notamment pour cette raison que l’OFEN a rapidement pris le parti de promouvoir le solaire sur les bâtiments, explique Leo-Philipp Heiniger, spécialiste des énergies renouvelables à l’Office fédéral de l’énergie OFEN. À cela s’ajoute l’intérêt de s’installer sur une infrastructure existante (des bâtiments), et nécessairement raccordée au réseau.

Développements de la puissance installée et du nombre d’installations de production d’énergie pour le photovoltaïque (tiré de la story map de l’OFEN « Installations de production d’électricité en Suisse »).

La Suisse compte ainsi près de 150’000 installations solaires aujourd’hui, pour une puissance solaire installée de 3.6 GW à fin 2021. Et la marge de progression est encore énorme. Leo-Philipp Heiniger parle d’un potentiel de 50 TWh, rien que pour les toitures, soit 13 à 14 fois la capacité de production actuelle. À cela s’ajoutent encore 17 TWh pour les façades, moins productives mais plus intéressantes en hiver en raison de la neige sur les toits. Malgré l’intérêt à réduire les coûts de production avec des installations de grande taille, ce potentiel gigantesque sur le bâti a fait de l’ombre aux installations centralisées.

Puissance installée et nombre d’installations actuelles selon les types d’énergie (tiré de la story map de l’OFEN sur les installations de production d’électricité en Suisse). N.B. : ces données se basent sur le système de garanties d’origine, et peuvent donc être inférieures à d’autres données.

Et pour les autres types d’énergie ?

Le solaire a permis d’ouvrir la brèche de la décentralisation de la production énergétique, mais pour des raisons propres à la technologie et à l’opportunité de s’installer sur le bâti. Pour les autres types d’énergies renouvelables, Leo-Philipp Heiniger nuance le potentiel de la décentralisation. Les scénarios développés dans les Perspectives énergétiques 2050+ de l’OFEN tablent en effet sur un développement massif du potentiel du solaire.

Perspectives 2050 pour la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables (scénario zéro – base), tiré de la story map de l’OFEN « Perspectives énergétiques 2050+ : évolution de la production d’électricité ».

Dans le domaine hydroélectrique, les grands barrages et les grandes centrales sur les rivières ont déjà été complétés par des installations de plus ou moins grande taille (notamment sur les dix dernières années), pour atteindre aujourd’hui près de 1’400 installations. Le potentiel supplémentaire est ici conditionné aux bassins versants hydrologiques et aux arbitrages à faire par rapport à d’autres objectifs territoriaux (protection du paysage, biodiversité, etc.). En termes de production à petite échelle, la Suisse compte à ce jour plus de 1’000 petites centrales hydroélectriques (moins de 10 MW de puissance installée), dont la puissance installée est d’environ 760 MW et la production annuelle de 3’400 GWh. Les différentes estimations du potentiel supplémentaire disponible vont de 210 à 2’000 GWh/an (SuisseEnergie, 2020). La marge de progression de la petite hydraulique reste toutefois plus faible que celle de la grande hydraulique, et très loin en dessous de celle du photovoltaïque (basé sur OFEN 2019, PSI 2017, in SuisseEnergie, Les faits sur la petite hydraulique, déc. 2020).

Développements de la puissance installée et du nombre d’installations de production d’énergie pour la force hydraulique (tiré de la story map de l’OFEN « Installations de production d’électricité en Suisse »).

Dans le domaine éolien, le nombre d’installations est encore relativement réduit (c.f. graphique ci-dessous), et concerne surtout de « grandes » éoliennes. Si le potentiel de développement est encore relativement important en Suisse (bien que largement inférieur à celui du solaire), ce type d’énergie présente moins d’intérêt pour la décentralisation et la production à petite échelle. Comme l’explique Leo-Philipp Heiniger, une éolienne de petite taille (quelques kW) aura un rendement jusqu’à 100fois inférieur par rapport à une grande éolienne, alors que le rendement d’un panneau solaire restera le même à ensoleillement égal. Ce facteur d’échelle s’explique par le fait que les vents les plus forts sont en altitude, et que le bâti environnant a tendance à perturber les vents localement. Le rapport coût-bénéfice s’en retrouve beaucoup moins avantageux.

Développements de la puissance installée et du nombre d’installations de production d’énergie pour l’énergie éolienne (tiré de la story map de l’OFEN « Installations de production d’électricité en Suisse »).

Vers une flexibilisation de la production et de la consommation

La décentralisation de la production a amené avec elle de nouvelles opportunités ou enjeux d’ordre technique. En termes de réseau, Leo-Philipp Heiniger explique que la production (solaire) locale a l’avantage de pouvoir être consommée sur place, et de ne pas nécessiter de transformation, étant déjà à tension assez basse pour la consommation. L’autoconsommation du solaire ne permet cependant que ponctuellement de réduire les coûts du réseau (à part la question des pertes du transport). Dans la plupart des cas, une maison « solaire » aura quand même besoin de la même infrastructure pour l’hiver pour répondre au pic de consommation le soir en hiver, quand le solaire ne produit peu ou pas. En revanche, le spécialiste souligne que le fait de produire et consommer au même endroit permet de réfléchir à la flexibilisation du réseau, et à la question de la réduction des pics de consommation (éventuellement couplé à l’utilisation d’une batterie) à l’échelle de quartiers. Le Conseil Fédéral a mis en consultation un projet de loi visant à définir les conditions cadres et instruments nécessaires pour une plus grande flexibilisation du réseau, de la production et de la consommation (plus d’informations ici).

Nouveaux acteurs et évolution des rôles

Finalement, la décentralisation de la production d’énergie amène avec elle un changement au niveau des acteurs. Si la production était historiquement dans les mains de quelques grandes entreprises (elles-mêmes sous contrôle des cantons), on voit aujourd’hui arriver une multitude de producteurs-consommateurs privés. Leo-Philipp Heiniger s’en réjouit, et y voit une opportunité pour que la population prenne une part active dans la transition énergétique. En outre, cela ne concerne pas que les propriétaires privés, mais aussi les locataires, qui peuvent également prendre part à la création de coopératives de production énergétique par exemple. Les grandes entreprises de production et de distribution ont quant à elles adapté leurs activités pour proposer des services aux privés (décomptes et gestion de regroupements pour la consommation propre, etc.) et offrir des solutions de partenariat pour investir dans des centrales solaires sur des bâtiments publics par exemple. Cette décentralisation amène aussi les communes à prendre un rôle plus actif dans la transition énergétique, en encourageant le solaire sur leur territoire par des appels d’offre groupés, des soirées d’information, un soutien financier communal en plus du soutien fédéral, ou des réalisations sur les installations publiques (bâtiments communaux, écoles, etc.).

Pour aller plus loin :

 

Mathieu Pochon

Ingénieur environnemental

Le guide de la stratégie climatique pour les communes

Le guide de la stratégie climatique est destiné aux communes de petite et moyenne taille désireuses d’élaborer une stratégie climatique. La publication donne des impulsions et encourage les prises d’initiatives via des outils déjà existants, des modèles et des exemples pratiques issus de l’administration cantonale et communale.

À travers cette publication déclinée en huit chapitres, l’OFEV (Office fédéral de l’environnement), l’OFEN (Office fédéral de l’énergie) et SuisseEnergie souhaitent motiver les collectivités publiques à faire le pas. « Il existe déjà beaucoup de bonnes initiatives en matière de protection du climat au niveau communal, expliquent les porteurs de projet, mais elles se cantonnent souvent à des domaines particuliers, sans approche globale et cohérente. ». En fonction de vos priorités, vous pourrez alors décider soit de développer une stratégie climatique visant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, soit de vous diriger vers une stratégie d’adaptation aux changements climatiques, soit les deux domaines simultanément.

Les huit étapes vers le changement

Favoriser une mobilité respectueuse du climat, augmenter la part des énergies renouvelables ou encore engager des efforts pour accroître l’efficacité énergétique : voilà quelques exemples de décisions relativement simples qu’une commune est en mesure de prendre. Mais il ne s’agit pas uniquement de vouloir changer, encore faut-il savoir comment le faire. L’aperçu ci-dessous vous donne une idée des étapes chronologiques qui permettent aux communes d’élaborer une stratégie climatique, selon une approche systématique.

1. Décrire la situation initiale : de nombreuses villes et communes mettent déjà en œuvre des activités et mesures concrètes de protection du climat. Il s’agit alors de les répertorier, puis de les intégrer lors de l’élaboration de la stratégie climatique.

Par exemple : répertorier les décisions politiques (règlements), les instruments (plans directeurs, stratégies énergétiques, etc.) et les mesures communales (revitalisation des cours d’eau, végétalisation, etc.) existantes.

2. Identifier les acteurs : le climat concerne un grand nombre et une grande diversité d’acteurs, autant au sein même de la commune que dans la ville ou à l’extérieur de celle-ci. Il est donc conseillé d’identifier les personnes qui souhaitent s’impliquer dans l’élaboration de la stratégie, tout en précisant sous quelle forme et à quel moment elles seront impliquées.

Exemples d’acteurs : solliciter les membres du conseil communal ou municipal ainsi que les collaborateurs de l’administration, mais s’adresser également aux associations, aux groupes d’intérêts et aux organisations de protection de la nature.

3. Définir les actions requises : déterminer les marges de fonctionnement du système de la stratégie climatique désirée, par exemple le périmètre géographique ou encore les secteurs pertinents. Sur cette base, il s’agira de calculer le bilan des émissions de gaz à effet de serre (réduction), d’identifier les potentiels de réduction existants, mais également de déterminer et hiérarchiser les risques et les opportunités des secteurs concernés par les changements climatiques (adaptation). Les mesures à prendre seront alors définies en fonction des résultats.

Aide à l’action : se référer aux principes directeurs « Pour une Société à 2000 watts », un guide pratique pour l’interprétation, le bilan, le suivi et la mise en œuvre des objectifs énergétiques et climatiques.

4. Fixer les objectifs et les échéances : concernant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il convient de s’appuyer sur les précédentes étapes pour définir les objectifs à atteindre, tout comme les objectifs intermédiaires. Il en découlera une trajectoire de réduction et l’établissement des différentes échéances.

Exemple d’objectifs de réduction : ratifier la « Charte pour le climat et l’énergie des villes et communes ». Les parties signataires souscrivent ainsi aux objectifs de l’Accord sur le climat, à l’objectif du Conseil fédéral de zéro émission nette et aux objectifs d’efficacité énergétique de la Stratégie énergétique 2050 et du programme Société à 2000 watts.

5. Définir, prioriser et planifier les mesures : clé de voûte de la stratégie climatique, les mesures doivent être définies de sorte à être les plus concrètes et efficaces possibles.

Exemples de mesures : approvisionnement des bâtiments en énergie renouvelable, soutien à l’agriculture respectueuse du climat et à la consommation locale, création d’espaces verts en vue de réduire les îlots de chaleur en ville.

6. Assurer le financement et les ressources humaines : le financement des mesures planifiées est une condition sine qua non pour mettre en œuvre la stratégie climatique ; des sources de financement supplémentaires sont souvent nécessaires. Vous déterminerez les ressources requises et clarifierez les sources de financement dans le budget existant.

Exemple d’aide financière : le programme de soutien « SuisseEnergie pour les communes » finance des projets dans les domaines suivants : efficacité énergétique des bâtiments, énergies renouvelables, mobilité, installations et processus.

7. Mettre en place le suivi et les contrôles réguliers : dresser régulièrement le bilan des émissions de gaz à effet de serre ainsi que des risques et opportunités permet de vérifier si les mesures mises en œuvre sont efficaces et, le cas échéant, de rectifier le cap.

Exemple de suivi : vérifier l’état, la progression, le succès des mesures et le respect de la trajectoire, et procéder à des ajustements.

8. Assurer l’ancrage politique de la protection du climat : il convient de s’assurer que votre ville ou votre commune soutient votre engagement en faveur du climat, afin de favoriser une large acceptation et une mise en œuvre durable de la stratégie. L’ancrage politique confère un caractère contraignant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et à l’adaptation aux changements climatiques.

Exemple d’ancrage : prendre une décision politique en inscrivant par exemple les principaux objectifs et dispositions pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation aux changements climatiques dans des lignes directrices.

Conseil et hotline gratuite
Le programme « Société à 2000 watts de SuisseEnergie pour les communes » propose une hotline gratuite pour répondre à vos questions ou pour une première consultation quant à la marche à suivre pour effectuer le bilan des émissions de gaz à effet de serre.

Contact :
044 305 91 48
[email protected]
www.2000watt.ch

Sources et ressources :
OFEV (Office fédéral de l’environnement), OFEN (Office fédéral de l’énergie) et SuisseEnergie,
« Le guide de la stratégie climatique pour les communes »

Conseils climatiques pour les communes

***

Quelques questions à Manuela Christen
Responsable du programme climatique (OFEV)


Photo : © OFEV

Pourquoi avoir édité ce guide et à quels besoins répond-il ?

De nombreuses communes souhaitent s’engager sur la voie du « zéro net » d’ici à 2050, mais les petites et moyennes communes manquent souvent de ressources et parfois aussi de connaissances pour aborder le thème de la stratégie climatique. C’est là que nous avons voulu intervenir en proposant un soutien facile d’accès. Le guide élimine les obstacles et montre une voie simple pour développer une stratégie climatique.

À quoi sert une stratégie climatique communale ?

L’élaboration d’une stratégie climatique permet, entre autres, de connaître la marge de manœuvre au niveau communal et d’y intégrer les mesures et initiatives de protection du climat nouvelles et déjà existantes, d’impliquer de manière coordonnée tous les acteurs concernés, de les informer en continu, mais également de planifier et de garantir le financement des ambitions, de vérifier régulièrement les objectifs définis et l’effet des mesures, mais également d’impliquer, de sensibiliser et d’informer la population de manière transparente.

Quelle plus-value ce guide apporte-t-il aux communes ?

Le « guide de la stratégie climatique » permet de s’orienter et montre en un coup d’œil les étapes nécessaires à l’élaboration d’une stratégie climatique afin de ne rien oublier. De plus, différents outils sont disponibles au téléchargement, comme les modèles de concept de stratégie climatique et de fiche de mesures. Le tout est complété par des exemples pratiques, des indications sur les outils déjà existants et un recueil de questions et de réponses. Tels sont les avantages du guide.

A-t-on une idée du pourcentage de communes en Suisse déjà engagées dans une transition ?

C’est difficile à dire. Les grandes communes et les villes sont depuis longtemps déjà sur la voie de la neutralité climatique. Les stratégies « zéro net » voient surtout le jour dans les zones urbaines, car les administrations y ont davantage de capacités et de savoir-faire en la matière. C’est pourquoi l’OFEV a conçu le guide pour les petites et moyennes communes qui souhaitent élaborer une stratégie climatique.

Joëlle Loretan

Rédactrice

Rénovations énergétiques, pourquoi s’y mettre et à qui s’adresser ?

Pièce centrale du puzzle durable, le secteur de l’immobilier est confronté à un défi de taille. Pour réduire notre empreinte carbone, il est en effet primordial d’assainir notre parc bâti. Encore faut-il savoir pourquoi et comment s’y prendre. Explications.

C’est certainement une des questions qui doit raisonner le plus dans l’esprit de nombreux propriétaires. « Est-il le moment de rénover mon bien pour améliorer son efficience énergétique ? » Si la réponse est évidente, il reste cependant pertinent de (re)préciser certains éléments de la donne immobilière et durable actuelle. Entreprendre des rénovations énergétiques sur son logement ou son immeuble constitue déjà une bonne chose d’un point de vue environnemental. Le contexte actuel, marqué par des défis durables sans précédent, nécessite en effet une implication et des efforts collectifs si l’on veut pouvoir changer les choses. Pour donner un ordre d’idée, rappelons que le secteur du bâtiment est responsable de près d’un tiers des émissions de CO2 en Suisse.

Outre l’argument écologique, les rénovations énergétiques doivent aussi être considérées selon une perspective économique. En effet, un bien immobilier qui n’est pas rénové pour répondre aux dernières normes et standards d’efficience va rapidement perdre de la valeur. En Suisse, ce point est d’ailleurs relevé par de plus en plus d’organismes bancaires et d’experts immobiliers. Ce qui devrait faire réagir rapidement les propriétaires. Longtemps considéré comme un investissement sûr nécessitant peu de démarches outre l’achat de départ, la pierre nécessite désormais de prendre les devants pour continuer à maintenir et développer la plus-value de son bien.

Et cela se traduit à plusieurs niveaux. Déjà en considérant le bien en tant que tel. Un immeuble doté de simples vitrages et chauffé à l’aide d’une chaudière à mazout ne répond plus aux attentes actuelles. Ensuite par ce qu’il engendre en termes de coûts et de dépendance à la volatilité du prix des hydrocarbures. La situation actuelle le démontre durement, en sachant déjà que certaines personnes ne parviendront que difficilement à régler leur facture de chauffage cet hiver avec, dans certaines régions, un prix du gaz ou du mazout multiplié par trois ou quatre. Une charge qui pèse d’abord sur le propriétaire lors de l’approvisionnement et qui, si elle ne peut plus être assumée par les locataires, engendre un handicap financier des plus conséquents. Enfin, en termes de confort d’habitation et d’attentes des occupants, des loyers correspondant aux prix du marché deviendront de plus en plus difficiles à demander si son bâtiment n’a pas été remis au goût du jour d’un point de vue énergétique.

Ne pas attendre la ruée vers les subventions

Pour Nicolas Demierre, Senior Product Manager et expert en immobilier durable au sein de Romande Energie, la question des rénovations énergétiques doit en outre être abordée en tenant compte des aides actuelles.

« De nombreuses subventions communales, cantonales et fédérales sont actuellement disponibles pour les acteurs immobiliers souhaitant entreprendre des rénovations énergétiques sur leur bien. Ces différentes mesures de soutien ne seront pas disponibles à l’infini. S’il est possible d’en profiter aujourd’hui sans trop devoir jouer des coudes, il est certain que d’ici à quelques années, alors que la fin de ces programmes d’aide commencera à être annoncée, les propriétaires vont se ruer massivement vers ces subventions. Ce qui provoquera immanquablement un blocage. ».

Sans parler du durcissement des réglementations en vigueur en matière de rénovations énergétiques. Encore peu, voire pas, touché par ce renforcement du cadre légal, le canton de Vaud ne tardera pas à suivre l’exemple de ses voisins. À Genève par exemple, les normes tolérées liées à l’Indice de dépense de chaleur (IDC) des logements ont été revues à la baisse pour obliger la mise en conformité des immeubles non efficients. Dans d’autres cantons, des révisions du cadre législatif prévoient instaurer pour les propriétaires un délai de quelques années pour leur permettre d’assainir leurs biens qui présentent une mauvaise étiquette énergétique – F ou G du modèle du Certificat énergétique cantonal des bâtiments (CECB).

« Toutes ces démarches indiquent clairement une tendance forte en matière de contrôle quant aux bonnes pratiques à adopter dans la branche immobilière », souligne Nicolas Demierre. « Parallèlement aux enjeux durables, cette dynamique s’inscrit aussi dans l’optique d’éviter la dévalorisation du parc bâti. ».

Anticiper sur les pénuries à venir

Le contexte géopolitique et énergétique laisse par ailleurs entrevoir un autre fait des plus préoccupants. En raison de la rareté croissante des hydrocarbures, et de l’augmentation du coût énergétique et financier nécessaire à leur extraction, la demande devrait dépasser l’offre dans des proportions significatives d’ici quelques années. Selon plusieurs études, on estime en effet que la demande en pétrole pourrait dépasser l’offre de 25% d’ici à 2030.

Outre les problèmes d’approvisionnement et la pénurie de pétrole et de gaz à proprement parler, cette donne devrait générer un mouvement massif vers les matériaux, les énergies et les infrastructures durables dans le secteur du bâtiment. Une précipitation qui devrait engendrer une autre pénurie, à savoir celle de ces matériaux et dispositifs durables, sans parler des forces de travail qui, déjà aujourd’hui, ne sont pas suffisamment nombreuses pour accélérer le rythme des rénovations énergétiques. « D’où l’importance de s’y mettre dès maintenant », rappelle Nicolas Demierre.

Marche à suivre

S’il n’est pas toujours facile de s’y retrouver entre la multitude de démarches à entreprendre et les nombreux acteurs qui sont actifs dans ce créneau, il s’agit d’opérer avec pragmatisme. Dans un premier temps, on procèdera à un audit énergétique de son bien. Permettant de dresser un bilan précis quant aux performances actuelles de son logement, cet état des lieux va ensuite être utilisé comme point de départ des améliorations à réaliser.

« L’idée étant de bénéficier dès le début d’une feuille de route claire quant aux objectifs finaux à atteindre et aux démarches à entreprendre pour y arriver », détaille l’expert en immobilier durable. « Il est essentiel d’être accompagné par des experts durant l’ensemble du processus. On voit aujourd’hui un modèle de binômes se mettre en place pour cela, avec un architecte et un spécialiste AMO – pour assistance à maîtrise d’ouvrage – en énergie. »

On pensera aussi à respecter un certain timing et à anticiper un maximum sur les différents travaux à réaliser. Changer sa chaudière en plein hiver, au risque de devoir passer un certain temps durant la froide saison sans système de chauffage, n’est évidemment pas conseillé. Autre astuce à prendre en compte, celle de la valorisation de son bien. Les rénovations énergétiques peuvent ainsi constituer une excellente opportunité pour faire grimper la valeur de son bâtiment, par exemple en procédant à une densification des espaces habitables. Ce qui peut notamment être effectué par une surélévation, soit la construction d’un étage supplémentaire si la structure de l’ensemble le permet. Enfin, on notera aussi qu’il est important de se renseigner sur les sources durables potentiellement disponibles dans son quartier ou sa région. Avec le développement des réseaux de chauffage à distance (CAD), une rénovation énergétique peut être l’occasion parfaite de s’y raccorder.

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

« La sobriété est un passage obligé de la décarbonisation »

Romande Energie poursuit son ambition d’être un acteur important de la décarbonisation de la Suisse romande. Parallèlement aux actions de réduction de l’empreinte carbone au niveau du territoire, l’entreprise vise l’exemplarité en intégrant la durabilité au cœur de son organisation. Pour cela, Romande Energie a élaboré une stratégie qui se base sur les trois piliers du développement durable : économique (offre de services à valeur ajoutée innovante), sociétal (leadership conscient au service de l’intelligence collective) et environnemental (intention ambitieuse au service de la transition énergétique). Elle inscrit sa démarche en conformité avec les normes de la Global Reporting Initiative (GRI). Afin d’accompagner cette profonde transformation, Audrey Cauchet a intégré Romande Energie en 2021 en tant que Responsable de la durabilité. Interview.

Vous êtes « Responsable de la durabilité » chez Romande Energie. En quoi consistent vos fonctions ?

Je coordonne l’entier des actions internes liées à la durabilité. Mon rôle est de faire en sorte que les personnes en lien avec cette thématique, que j’appelle des ambassadeurs de la durabilité, soient alignés sur l’ambition de Romande Energie d’être un acteur majeur de la décarbonisation de la Suisse romande. Pour atteindre ce but, la première étape consiste à décarboner les services et les activités de notre propre entreprise. Nous sommes en train de mettre en place un plan d’action pour identifier, mesurer et développer les leviers possibles en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre liés à nos activités. Mon rôle est de coordonner les différentes impulsions, de mutualiser les forces à disposition, d’assurer une bonne appropriation de la thématique et d’accompagner le changement. C’est une chose d’inscrire la décarbonisation dans une stratégie, mais c’est essentiel que les collaborateurs comprennent les impacts sur leurs activités quotidiennes, tout comme les moyens à leur disposition pour atteindre ce but.

Quelle est votre principale force pour ce poste ?

Au-delà de mes connaissances et de mon expérience passée acquise dans la finance durable, je dirais que j’ai une bonne capacité à fédérer les gens et à les embarquer dans cette formidable aventure.

Comment faut-il comprendre le terme « décarbonisation », en regard de la « transition énergétique » ?

La décarbonisation fait partie de la transition énergétique, qui découle de la Stratégie énergétique 2050 voulue par le Conseil fédéral, soit la sortie du nucléaire, l’amélioration de l’efficience énergétique et l’abandon des énergies fossiles au profit des énergies renouvelables. La décarbonisation est en lien avec ce dernier point, soit les démarches liées à la réduction progressive des émissions de gaz à effet de serre.

Pour construire sa démarche de durabilité, Romande Energie a choisi d’appliquer les standards de la Global Reporting Initiative (GRI). Pourquoi ce choix et quel a été la démarche ?

Choisir d’appliquer ces standards a été une manière d’élaborer une matrice de matérialité, afin d’identifier les enjeux les plus pertinents de l’entreprise et ainsi établir une stratégie de durabilité alignée avec les attentes et besoins. La démarche a été de soumettre un questionnaire aux collaborateurs, à l’entier des membres du Comité de direction et du Conseil d’administration ainsi qu’à certaines de nos parties prenantes-clés externes. En nous basant sur les différents cahiers des standards de la GRI, nous avons répertorié les répercussions économiques, sociétales et environnementales générées par les activités de Romande Energie. Chacune a pu, selon ses connaissances et sa perception, donner son avis sur l’importance, réelle ou potentielle, de ces impacts. Croiser les résultats nous a ensuite permis de ressortir les enjeux matériels les plus significatifs et d’identifier les sujets sur lesquels communiquer. Une trentaine de collègues, représentatifs des différents métiers de l’entreprise, a ensuite été sollicitée pour participer à la rédaction du Rapport de durabilité 2021. Initier un tel document de manière collective est une première pour Romande Energie.

Votre stratégie de durabilité repose sur trois piliers : environnement, économie et société. En quoi les aspects sociétaux sont-ils significatifs en matière de décarbonisation ?

C’est lié à la notion de comportement car la principale difficulté aujourd’hui, au sein de l’entreprise et de manière générale, est d’ancrer des changements d’habitudes. L’être humain est doté d’un certain nombre de biais cognitifs, notamment celui d’être optimiste et de penser soit que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes, soit que la technologie apportera les solutions. Il faut alors faire comprendre qu’il y a urgence à agir car sans changement, on fonce droit dans le mur. La décarbonisation induit le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables : passer d’une voiture thermique à une voiture électrique ou remplacer sa chaudière à mazout par une pompe à chaleur a un impact direct sur les habitudes des individus. Changer ses comportements, au-delà de la décarbonisation, c’est viser la sobriété et donc être capable de réduire ses besoins. Ce qu’on tente alors de faire au sein de Romande Energie, c’est d’accroître la sensibilité sur ces questions environnementales et de faire comprendre que consommer moins et mieux est une source de bien-être.

Comment sont accueillies vos démarches au sein de l’entreprise ?

La majorité suit la dynamique insufflée. Mais la vraie difficulté avec la décarbonisation est la dimension émotionnelle : on ne peut pas demander à quelqu’un d’adhérer à une stratégie d’entreprise, si elle n’est pas en phase avec son propre mode de vie. Notre approche est alors d’identifier à l’interne les ambassadeurs convaincus de la décarbonisation, puis de capitaliser sur ces forces afin de faire avancer les réflexions des plus sceptiques. Il y a également un vrai besoin de donner du sens, d’expliquer pourquoi on décarbone et d’adapter le discours : une personne qui travaille toute la journée sur un chantier n’aura pas les mêmes besoins que celle qui a un travail de bureau. Il faut un message suffisamment large pour concerner tout le monde, mais suffisamment ciblé pour toucher de manière individuelle.

Avez-vous des exemples de mesures efficaces ou des ressources que les communes et les entreprises peuvent facilement mettre en place en matière de décarbonisation ?

Il y a trois axes principaux sur lesquels nous pouvons et devrions toutes et tous agir : la mobilité, le logement et l’alimentation. Opter pour un véhicule électrique, une solution de chauffage à base d’énergie renouvelable et une réduction de sa consommation de viande serait déjà une grande victoire. Ainsi, les communes et les entreprises peuvent prendre des mesures pour promouvoir la mobilité électrique. Pour une commune, cela passe par des solutions existantes comme Mobility et pour les entreprises, il s’agit par exemple de transformer progressivement leur flotte, ou d’inciter leurs employés à utiliser les transports publics par la prise en charge d’un abonnement. Le diagnostic du parc bâti est aussi un axe essentiel, avec un trop faible taux de rénovation en Suisse. De nombreux bâtiments sont de véritables passoires énergétiques. Depuis 2021, Romande Energie a lancé un nouveau service/conseil, Commune Rénove. Il s’agit d’aider les communes et les grands propriétaires immobiliers à identifier les bâtiments qui mériteraient d’être rénovés en priorité. S’agissant des ressources ou partenaires, je dirais que, de manière générale, il faut savoir s’entourer de professionnels, car il y a beaucoup d’idées reçues. Quand on parle de décarbonisation, ce sont les experts en ACV (Analyse de Cycle de Vie) qui peuvent apporter une aide considérable pour calculer votre empreinte carbone et identifier les axes d’actions prioritaires pour réduire vos émissions.

Quels sont les opportunités et les risques de la décarbonisation pour une entreprise comme Romande Energie, mais aussi pour les investisseurs et les acteurs (industries, entreprises et communes) ?

En termes d’opportunités, je dirais la rénovation du parc bâti évoqué précédemment. Mais on peut également parler des audits CECB (Certificat Énergétique Cantonal des Bâtiments) qui permettent de diagnostiquer une maison en termes d’efficience énergétique, puis de cibler les rénovations prioritaires. Romande Energie réalise ce type de prestations et nous observons une demande croissante depuis plusieurs années. Mais je dirais également que les projets liés aux énergies renouvelables offrent de réelles opportunités aux investisseurs. Avec la prolifération des notations ESG (Environnemental, Social et de Gouvernance) ces dernières années, et malgré l’absence de standard, ils sont aussi mieux informés sur les entreprises dans lesquelles ils souhaitent investir. À ce titre, Romande Energie Holding SA a émis sa première obligation verte le 23 juin 2022 et je pense que ce marché des green bonds (obligations vertes dont les fonds doivent servir à financer des projets à caractère environnemental) devrait se développer dans les prochaines années.

Le revers de la médaille, c’est la sécurité de l’approvisionnement, car vouloir tout électrifier sans baisser notre consommation sera impossible. Même si le terme fait encore grincer des dents, la sobriété est un passage obligé. Le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) l’a encore rappelé dans son dernier rapport : 90 à 95% du chemin vers la neutralité carbone passe par la réduction. Et il est important de rappeler que la Suisse et l’Union Européenne ne sont pas parvenues à trouver un compromis sur l’accord-cadre en électricité, signifiant qu’en cas de pénurie, la Suisse ne serait secourue qu’après tous ses voisins européens.

Joëlle Loretan

Rédactrice

Autonomie énergétique des bâtiments, définition et possibilités

C’est une notion-clé qui revient de plus en plus dans le débat durable lié au secteur immobilier. Celle de l’autonomie énergétique. Mais qu’entend-on véritablement par cela ? Comment y tendre ? Et quels modèles technologiques et économiques peuvent favoriser ce nouveau paradigme ? Autant de questions que nous vous proposons d’explorer dans cet article.

Tout le monde en parle. L’autonomie énergétique semble en effet constituer une des principales préoccupations, aussi bien auprès des politiques que des acteurs immobiliers ou encore du grand public. Un intérêt certainement ravivé par le contexte énergétique actuel, marqué entre autres par une inquiétante augmentation du prix des hydrocarbures. Cette forte volatilité du prix du pétrole et du gaz et ses effets sur notre budget souligne immanquablement notre complète dépendance aux fluctuations du marché. Des fluctuations qui vont en outre continuer à s’accentuer durant ces prochaines années.

Que les motivations soient énergétiques, environnementales ou financières, voire les trois, ce regain d’intérêt pour l’autonomie des bâtiments traduit ainsi une volonté commune de rendre notre parc bâti résiliant face aux pénuries d’énergie actuelles et à venir. Une première précision s’impose : l’autonomie énergétique d’un bâtiment n’est pas synonyme d’une autonomie complète à chaque moment de l’année. « Aujourd’hui, on a d’ailleurs tendance à parler davantage de bâtiments à énergie positive que d’immeubles autonomes », précise Nicolas Demierre, Senior Product Manager et expert en immobilier durable chez Romande Energie. « Concrètement, cela signifie qu’un logement produit davantage d’énergie qu’il n’en consomme. Mais pas durant chaque jour de l’année. Encore une fois, il s’agit d’une moyenne ».

Produire, et surtout stocker

On l’aura compris, pour tendre vers un ratio positif, un bâtiment doit bien sûr devenir une petite centrale de production d’énergie à son échelle. Panneaux photovoltaïques ou encore pompes à chaleur figurent parmi les dispositifs durables à installer. Mais le réel défi en matière d’autonomie énergétique concerne surtout les capacités de stockage de l’énergie. Et pour l’heure, cet aspect reste à consolider. Une des pistes intéressantes à suivre pourrait consister à utiliser le solaire thermique – soit des panneaux qui convertissent l’énergie solaire en chaleur et non en électricité – pour stocker l’énergie produite dans son boiler. La batterie devient alors l’eau chaude sanitaire du logement stockée dans son chauffe-eau, ce qui ne résout cependant pas la question de l’approvisionnement en électricité hors des pics de production.

« Divers modèles sont actuellement imaginés, mais il est vrai que ce point reste plutôt ouvert pour l’instant », explique Nicolas Demierre. « On parle parfois d’utiliser le levier des voitures électriques, qui sont autant de batteries ambulantes. L’idée étant de pouvoir y accumuler l’énergie produite en excédant lorsque les panneaux photovoltaïques tournent à plein régime durant la journée pour ensuite la restituer plus tard, alors que les pics de consommation des habitants sont enregistrés. L’idée est intéressante, mais le modèle d’affaires permettant d’instaurer ce type de solutions est pour l’instant flou, pour ne pas dire inexistant ».

Et au niveau technologique, les prises des véhicules électriques ne sont pas bidirectionnelles. Enfin, au niveau légal, il n’est par ailleurs pas possible pour un particulier de vendre directement son électricité, par exemple dans le cas où le détenteur d’une voiture électrique viendrait à alimenter le logement de son voisin. Mais le principe des batteries est évidemment une des idées les plus étudiées. « Celles des automobiles électriques sont cependant trop performantes par rapport aux besoins d’un logement », poursuite Nicolas Demierre. « En revanche, pourquoi ne pas imaginer un modèle de recyclage de ces batteries pour les reconvertir en système de stockage pour les bâtiments ? ».

Paradigme organique

Autre élément à mentionner, il ne s’agit pas non plus de tendre vers l’autonomie énergétique de tous les bâtiments. « Faute de quoi on sur-dimensionnerait rapidement le réseau, en épuisant inutilement nos ressources pour produire trop d’énergie ». Au contraire, le paradigme à dessiner est davantage celui d’un ensemble organique, au sein duquel dispositifs de production, systèmes de stockages et habitudes de consommation fonctionneraient en complémentarité.

Dans ce sens, une autre idée intéressante consiste à jouer sur les leviers de production durables, en favorisant une utilisation du photovoltaïque en synergie avec des infrastructures hydrauliques. Là aussi, il s’agit de mettre au point un système qui puisse permettre de résoudre la problématique du stockage, en l’occurrence celle de la filière hydraulique, réel atout énergétique du pays. Car après l’été, après avoir utilisé l’eau de fonte des barrages, l’exploitation de la force hydraulique est forcément limitée, alors que la demande en énergie s’élève en hiver. Pour y remédier, une des idées étudiées de près par la filière hydraulique valaisanne consiste à créer des synergies gagnantes entre les dispositifs solaires et les barrages. En été, l’énergie solaire pourrait ainsi servir au pompage de l’eau turbinée pour la faire remonter dans les lacs de barrages. En hiver, le niveau des lacs étant toujours haut, l’eau peut alors continuer à être turbinée pour répondre à la forte demande énergétique.

« Une idée intéressante qui, pour être réaliste et déployée à large échelle, nécessite de pouvoir construire des centrales solaires à proximité de ces futures stations de pompage », ajoute Nicolas Demierre. « Il serait en outre nécessaire de multiplier l’opération sur le plus de barrages possibles pour tenter d’absorber déjà une petite partie de la demande énergétique des habitants ».

Inspirations diverses

Quels que soient les modèles gagnants qui devront être adoptés et déployés pour tendre vers l’autonomie énergétique du parc bâti, il reste que plusieurs constructions existantes font déjà figures d’exemples. En Suisse, la maison KREIS, une habitation presque autonome conçue pour une à deux personnes comme un laboratoire expérimental pour la construction et l’habitat écologiques, démontre qu’il est possible de concilier architecture contemporaine, efficience énergétique et confort des occupants.

Photo : © Devi Bühler

Développée par l’ingénieure environnementale Devi Bühler de la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), la maison KREIS permet de tester les matériaux, l’énergie, l’eau et les substances nutritives pour les combiner en circuits fermés. Une maison témoin qui ne produit en outre pas de déchets, avec notamment des tessons de verre recyclés en sol ainsi qu’un système de récupération d’eau de pluie pour la douche.

Autre exemple à Delémont, où l’architecte Julie Hennemann a conçu une villa intelligente, autonome sur le plan énergétique. Une pépite architecturale réalisée avec son conjoint Adrien Theurillat, ingénieur en énergie. Ses atouts : du triple vitrage en façade, une isolation en béton de chanvre – un matériau aux excellentes propriétés isolantes perméable à la vapeur d’eau – ainsi que des panneaux thermiques et photovoltaïques fournissant la totalité de l’énergie nécessaire au chauffage et au fonctionnement de l’électroménager. Autre astuce, l’eau de pluie est stockée et filtrée et l’eau des lavabos et des douches est récupérée pour alimenter les WC.

Comme quoi, avec un peu de bon sens, une bonne dose d’ingéniosité et l’utilisation des bons matériaux et des technologies adéquates, il est tout à fait possible de repenser les fondamentaux de notre paradigme architectural et, qui sait, de tendre vers l’autonomie.

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

Stockage de l’énergie: changement d’échelle ?

La transition énergétique et le développement des énergies renouvelables posent de nouveaux défis en matière de stockage de l’énergie. La variabilité de la production solaire et éolienne demande de se pencher attentivement sur les infrastructures de stockage, et ce à différentes échelles. Tour d’horizon des solutions actuelles et des perspectives.

Le stockage : enjeu majeur pour les énergies renouvelables

En Suisse, la composition du mix énergétique (barrages, énergie fossile et nucléaire, etc.) associée aux grandes infrastructures de pompage-turbinage permettait jusqu’à présent une certaine flexibilité de la production et un ajustement aux besoins de consommation électrique.

Avec la stratégie énergétique 2050, l’évolution du mix énergétique vers plus d’énergies renouvelables (solaire et éolien notamment) amène de nouveaux défis sur la question du stockage de l’énergie. En effet, le courant électrique issu des installations photovoltaïques et éoliennes n’est produit que lorsque le soleil brille ou que le vent souffle. Le développement de ce type d’énergie intermittente rend le réseau de plus en plus dépendant des conditions météorologiques, au fil de la journée comme des saisons. L’un des principaux défis de la transition énergétique consiste donc à développer des systèmes de stockage permettant d’emmagasiner les surplus d’énergie (principalement en été) et de les restituer au bon moment.

Un développement jusqu’à l’échelle locale

D’un système de production composé de quelques grandes centrales couvrant la majeure partie des besoins en électricité, on se dirige vers un système comprenant de plus en plus de petites installations éoliennes et surtout photovoltaïques. Les solutions de stockage devraient elles aussi être décentralisées et adaptées à toutes les échelles : au niveau national et régional, à l’échelle de quartiers, et jusqu’aux immeubles eux-mêmes.

Éventail de solutions techniques

Qu’elles soient directes (sur des bobines ou des condensateurs) ou indirectes (sous une autre forme d’énergie), de nombreuses solutions techniques pour le stockage de l’électricité sont disponibles aujourd’hui. Le Manuel de stockage d’énergie du Swiss Competence Center for Energy Research (SCCER) de l’EPFZ en présente un éventail complet et détaillé. Les solutions se différencient entre autres par leur puissance nominale, leur temps de décharge (pour restituer l’énergie stockée), leur rendement et leur coût (voir figure ci-dessous).

  • Le système (de très loin) le plus utilisé dans le monde est le pompage-turbinage. Il permet, au moyen de deux réservoirs à différentes hauteurs reliés par des conduites, de pomper l’eau en amont grâce aux surplus d’énergie et de la renvoyer en aval pour produire de l’électricité lorsqu’il en manque pour combler les besoins (voir l’article du 15 mai 2021).
  • Les batteries (lithium-ion, sodium-ion et à flux circulants), qui stockent l’électricité chimiquement, ont déjà relativement fait leurs preuves. Pourtant, ce mode de stockage indirect de courant reste cher, comparé à ses faibles capacités.
  • Le stockage par air comprimé consiste à utiliser l’énergie électrique excédentaire pour entraîner un moteur relié à un compresseur. Celui-ci aspire l’air ambiant, ce qui fait augmenter la pression et la température de l’air. Cet air comprimé est stocké dans une cavité. Par la suite, il est renvoyé dans l’environnement par l’intermédiaire d’une turbine, qui produit à nouveau de l’énergie électrique. Ce système a été étudié dans le cadre d’un projet du Programme national de recherche PNR 70 (https://www.nfp-energie.ch/fr/dossiers/191/).
  • Les volants d’inertie, connus depuis l’antiquité, permettent de stocker de l’énergie sous forme cinétique en faisant tourner une masse cylindrique.
  • La transformation de l’électricité en hydrogène par électrolyse fait partie des autres technologies possibles. L’hydrogène ainsi stocké peut restituer de l’électricité au moyen d’une pile à combustible. Ce processus est toutefois très fastidieux et offre un faible rendement.
  • Dans un prototype construit au Tessin, la start-up suisse Energy Vault suit le même principe que celui des centrales de pompage-turbinage, mais avec des blocs de béton plutôt que de l’eau. Les surplus d’électricité sont utilisés pour hisser ces blocs les uns sur les autres, afin de former une tour de 120 mètres de haut. Ils sont ensuite lâchés en utilisant la gravité pour produire de l’électricité.

Temps de décharge, puissance et rendement de diverses technologies de stockage. (source : Bulletin AES 2/2018 : Un stockage local et compétitif de l’énergie)

Le pompage-turbinage, à petite échelle aussi

Parmi les différentes solutions disponibles aujourd’hui, le système de pompage-turbinage reste la plus efficace et la plus économique. Avantagée par sa topographie et ses ressources en eau, la Suisse est déjà dotée de plusieurs installations d’envergure, en a encore développé récemment, à l’instar de celle du Nant de Drance, en Valais, qui entrera en service le 1er juillet 2022 et figure parmi les plus puissantes d’Europe. Or, les grandes installations alpines pourraient être complétées par des systèmes régionaux et locaux de petite puissance, offrant ainsi un outil de gestion et de flexibilité pour les réseaux électriques.

Après une première étude pour l’installation et l’intégration d’une Station de transfert d’énergie par pompage-turbinage à petite échelle (STEPPE) sur la commune d’Arbaz (VS), la HES-SO Valais-Wallis a réalisé une étude visant à évaluer le potentiel de ce type d’installations dans les cantons de Vaud et du Valais. Sur 186 sites recensés, 21 présentent un potentiel pour le pompage-turbinage à petite échelle.

L’étude montre tout l’intérêt de ce type d’installations. Par rapport aux grandes installations, celles à petite échelle peuvent se faire à moindre frais et avec un impact beaucoup plus léger sur l’environnement par la réutilisation de bassins et d’infrastructures préexistants (eau potable, irrigation, enneigement artificiel, etc.). Aussi, par rapport aux autres technologies de stockage, une « STEPPE » présente de nombreux avantages : elle dispose d’une longue durée de vie, elle utilise des technologies matures, elle a un rendement de cycle (charge et décharge) comparable à celui des batteries, soit d’environ 70%, et, facteur non négligeable, elle s’inscrit dans un contexte de développement durable.

Les batteries et accumulateurs Power-to-X ont de l’avenir

La diversification des technologies de stockage devrait contribuer à un système énergétique plus robuste et sûr. Selon les experts du SCCER, les batteries et les accumulateurs Power-to-X (conversion d’électricité vers d’autres vecteurs énergétiques : gaz, hydrogène, etc.) ont un rôle déterminant à jouer dans l’équilibre et la stabilité du système énergétique. Alors que les centrales de pompage-turbinage de grande échelle sont conçues pour égaliser les niveaux de tension de réseau moyens à élevés, les batteries sont mieux à même d’équilibrer l’offre et la demande en lien avec les installations éoliennes et solaires, qui fonctionnent sur des niveaux de tension moyens à faibles. Il faut donc s’attendre à une augmentation de la demande en stockage sur batterie, et qu’à terme, celle-ci surpasse même celles des centrales de pompage-turbinage.
Finalement, le développement de la mobilité électrique offre également en lui-même d’importantes possibilités de stockage. En stockant l’énergie lors des pics de production et en la restituant la nuit, ces batteries « embarquées » dans les potentiels millions de véhicules électriques pourraient ainsi jouer un rôle dans la stabilisation du système énergétique.

Un facteur-clé pour l’indépendance énergétique

Comme le rappelle le SCCER dans son Manuel de stockage d’énergie, investir dans des infrastructures de stockage d’énergie est aujourd’hui économiquement rentable. Les technologies de stockage sont soit déjà disponibles sur le marché (encore très largement dominé par le pompage-turbinage), soit commercialisables ou ayant déjà démontré leur viabilité technique et économique. Le développement de la recherche et des applications se poursuit encore pour le traitement rapide des petites quantités d’énergie, en lien avec les énergies renouvelables. Dans cette optique, la Suisse participe au programme de recherche européen Batterie 2030, avec pour but l’amélioration de la longévité et de la densité d’énergie des batteries en lithium-ion classiques afin de réduire l’utilisation de métaux rares.

Comparaison des coûts spécifiques de différentes solutions de stockage d’énergie (source : Bulletin AES 2/2018 : Un stockage local et compétitif de l’énergie)

En Suisse, les dépenses importantes liées à l’importation de pétrole, de gaz et d’uranium, chiffrées actuellement à 12 milliards de francs par an, pourraient ainsi être remplacées, selon les recherches du SCCER de l’EPFZ (Swiss Competence Center for Energy Research). Dans une logique d’économie, de durabilité et d’indépendance énergétique, le développement du stockage d’énergie mérite donc d’être encouragé, et ce à toutes les échelles.

Pour aller plus loin :

 

Mathieu Pochon

Ingénieur environnemental

Zéro déchet: les communes passent à l’action !

Le recyclage est nécessaire pour permettre un allongement du cycle de vie des matières. En ce sens, la Loi sur la protection de l’environnement (LPE du 7 octobre 1983, RS 814.01, Chapitre 4, Section 1) définit les principes fondamentaux de la collecte sélective. Cependant, le recyclage et l’élimination des déchets restent gourmands en énergie et ne sont pas exempts d’impact sur l’environnement. Par exemple, la centrale de valorisation des déchets Tridel à Lausanne émet 200’000 tonnes de gaz carbonique par année (Maurisse, Marie, « Holcim et Tridel émettent un maximum de CO2 », 24 Heures, édition du 13.06.2022). La LPE précise également que « la production de déchets doit être limitée dans la mesure du possible ». Aussi, diminuer la quantité de déchets générés est crucial. L’association ZeroWaste Switzerland, fondée en 2015, propose en ce sens des prestations dédiées spécifiquement aux communes.

Fortes de ce constat, les communes romandes s’investissent de plus en plus dans des démarches zéro déchet. En effet, on trouve facilement des dizaines d’initiatives sur le web (Lancy, Préverenges, Fribourg et Genève, entre autres). Que ce soient des initiatives ponctuelles ou des portefeuilles d’actions planifiées sur le plus long terme, cet aspect déterminant de la durabilité est pris très au sérieux par les collectivités qui valident ainsi l’adage « le meilleur déchet est celui que l’on ne produit pas ».

Comment s’y prendre ? Par où commencer ? Quels objectifs fixer ? Comment sensibiliser et engager la population ? Quelle envergure donner à cet aspect dans les affaires communales ? Chaque pas dans le bon sens compte, quelle qu’en soit l’envergure. C’est pourquoi dans cet article, nous vous proposons de découvrir des cas pratiques ainsi que des liens utiles vers des conseils facilement applicables. Trois brèves interviews vous invitent à décortiquer la mise en place d’actions zéro déchet dans les communes.

ZeroWaste Switzerland propose des outils et un accompagnement pensés pour toutes les communes. Madame Natalie Bino, cofondatrice et codirectrice de ZeroWaste Switzerland, présente l’association en trois questions :

Manon Mariller : Comment se passe en général la démarche zéro déchet que vous proposez aux communes ? Est-ce que ce sont elles qui vous contactent ou est-ce que cela se fait dans l’autre sens ?

Natalie Bino : Cela peut se faire dans les deux sens. Nos ressources humaines étant encore assez limitées, c’est plus souvent la commune qui nous approche.

MM : Plus précisément, comment cela se passe à Carouge (GE) ? Et à Morges ?

NB : Présenté par ZeroWaste Switzerland, le projet Ville Zéro Déchet de Carouge a été choisi par la population à l’occasion des 10 ans de l’Agenda 21, en janvier 2018. Notre objectif était de proposer à Carouge un programme afin de les aider à réduire leurs déchets incinérés par personne de 30% d’ici 2021 et de le transférer ensuite à d’autres communes suisses.
À Morges, le projet démarrera cet automne. Un audit a été fait pour avoir un point de départ et envisager les améliorations possibles. ZeroWaste Switzerland va proposer des actions concrètes à la population afin de permettre d’ancrer une pratique zéro déchet dans les modes de consommation.

MM : Que peut-on dire aux communes qui hésitent à se lancer dans ce genre de démarche (en raison des coûts, du temps ou des ressources humaines) ? Quels sont les différents niveaux d’action à la portée des collectivités publiques ?

NB : Le message central est que l’on trouve toujours des solutions adaptées et que la commune peut démarrer avec un petit projet ! Les coûts et ressources (qui restent raisonnables) devraient être le reflet de la motivation de la commune. Il est important que les autorités politiques et le personnel de l’administration communale portent le projet et montrent l’exemple. Pour un impact visible, il faut s’en donner les moyens. Nous proposons principalement un programme d’activités variées (conférences, workshops, échanges, coachings, etc.) avec une communication visible et inspirante, le tout adapté à la commune. Les cibles sont multiples et leur implication permet une meilleure pérennisation des actions. Il s’agit surtout de la population, mais aussi du personnel communal, des entreprises, ainsi que des associations et organisations.

Carouge (GE) : la première ville suisse Zéro Déchet

Carouge fait office de précurseur. La démarche a démarré en 2018 avec pour objectif de soutenir des changements de comportement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Carouge a mobilisé et développé des ressources à la hauteur de ses ambitions. En effet, l’équipe « Carouge Zéro Déchet » gère tout un programme autour de la Ville Zéro Déchet avec entre autres des conférences, des ateliers et des concours, et propose des outils pratiques ainsi que des guides d’actions tout en soutenant la commune dans la démarche. Un site web exclusivement dédié au projet a même été développé.

Madame Gaëlle Haeny, Déléguée Agenda 21 de la Ville de Carouge, résume cette entreprise en répondant à trois questions :

Manon Mariller : Pouvez-vous présenter l’impulsion qui a donné naissance au projet zéro déchet dans la commune de Carouge ?

Gaëlle Haeny : La démarche a été choisie par la population, en janvier 2018. Au vu des énormes enjeux environnementaux actuels que sont le changement climatique, l’épuisement des ressources de la planète et les pollutions des sols et des eaux par le plastique notamment, la Ville de Carouge a décidé de donner une grande envergure à ce projet. Économies financières, amélioration de la santé et contribution à la création d’emplois locaux sont autant de bénéfices induits par ce projet.

Carouge Zéro Déchet, issu d’un partenariat entre ZeroWaste Switzerland et la Ville de Carouge, est un programme pilote en Suisse et se veut une démarche exploratoire : comment accompagner l’ensemble des parties prenantes de Carouge vers des habitudes qui diminuent leur empreinte écologique, avec pour porte d’entrée le zéro déchet ?

MM : Quelles sont les principales implications au niveau communal ? Et au niveau de la population ?

GH : Ce projet rencontre un grand succès populaire. En effet, il inspire tant les écoles que la population et les entreprises à faire leur part. La commune a pris le parti de s’engager à de nombreux niveaux pour cette démarche. Des ateliers présentant des alternatives au tout jetable (bee’s wrap, éponges, brosses à dents, serviettes hygiéniques lavables, etc.) et les mini-ateliers do it yourself (houmous, pâte à tartiner, lessive, emballages cadeaux en tissu, etc.) ont beaucoup de succès.

Les coachings familles sont une autre belle réussite. Nous en avons organisé deux d’une durée de six mois où chaque famille a été encadrée par son propre coach à raison d’une heure toutes les 3 à 4 semaines. De plus, 20 familles ont mesuré leurs déchets durant la première édition ont obtenu une réduction moyenne de 63 % et la famille qui a le plus diminué ses déchets a atteint 97 % de réduction. Les 18 familles de la deuxième édition ont réduit leurs déchets de 43 % en moyenne. Elles démontrent que diminuer ses déchets, c’est possible.
Le Brunch du goût est un événement emblématique et convivial qui montre qu’il est possible de réaliser une manifestation sans générer de déchets, ou presque : la population vient avec des plats faits maison à partager avec aussi des couverts, verres, serviettes. Sur place, des choses à manger comme du pain, du fromage ou des fruits sont aussi proposés. En 2021, 1,6 kg de déchets incinérables ont été générés par environ 150 personnes !

La liste des actions est encore longue et variée, et leur impact sur la vie quotidienne de la commune très clair : avec pas moins de 175 activités organisées et 340 séances de coaching, ce sont plus de 6’500 personnes qui ont été directement touchées, que ce soit la population, les commerces, les écoles ou encore les associations.

Un dernier élément qui mérite d’être mentionné est l’impact positif sur la santé mentale des individus. En effet, face à l’anxiété et au stress croissants liés aux problèmes écologiques, l’adoption d’habitudes « zéro déchet » aide les personnes à se sentir plus capables que démunies. Elles parlent souvent d’un sentiment renforcé de bien-être, sachant qu’elles agissent à leur niveau.

MM : Que pouvez-vous conseiller aux communes qui hésitent peut-être à se lancer dans ce genre de démarche (en raison des coûts, du temps ou des ressources humaines) ?

GH : Il n’est pas nécessaire d’engager un programme de cette envergure ! Ateliers et coachings ménages sont probablement les actions phares qui permettent de passer à l’action rapidement, à un prix abordable pour les communes et avec un impact large et durable sur l’ensemble des parties prenantes.

Morges (VD) : des objectifs transversaux clairs

La démarche « zéro déchet », proposée et mise en œuvre par les Offices de la propreté urbaine, de la durabilité et de la conciergerie, se veut avant tout non culpabilisante, simple et réaliste. Les objectifs sont clairement exposés : la commune souhaite notamment diminuer de 10 % la quantité de déchets produite par personne d’ici 2025. Morges ambitionne également de devenir la première ville du canton de Vaud à mettre en œuvre une démarche holistique « zéro déchet » dès 2022. La Ville souhaite ainsi ancrer de manière permanente dans les comportements une démarche zéro déchet et favoriser ainsi la qualité du tri et l’économie circulaire.

Monsieur Eric Hostettler, Responsable de l’Office de la Propreté urbaine, nous dit tout sur la perspective zéro déchet en Ville de Morges (VD) :

Manon Mariller : Pouvez-vous résumer la genèse du projet zéro déchet dans la commune de Morges ?

Eric Hostettler : En alternative au tri, qui présente ses limites, nous voulons offrir une autre option à la population. Ceci sachant que la limitation de la production de déchets et le fait de tendre vers le zéro déchet sont des solutions logiques, pragmatiques et inévitables par rapport à la problématique générale de la surconsommation.

MM : Quelles sont les principales implications au niveau communal ? Et au niveau de la population ?

EH : La ville s’engage en direction du zéro déchet au niveau du fonctionnement de ses services et selon un principe d’exemplarité. Elle s’engage également pour la population en soutenant et en promouvant une philosophie de consommation et de vie qui doit encore être généralisée. Ceci en mettant en avant des actions de sensibilisation avec pour but une prise de conscience individuelle, sans être moralisatrice.

MM : Que peut-on dire aux communes qui hésitent peut-être à se lancer dans ce genre de démarche (en raison des coûts, du temps ou des ressources humaines) ?

EH : Qu’elles doivent se lancer afin d’être actrices et moteurs d’une tendance immuable, au lieu de la subir et d’être spectatrices. Dans tous les cas, en restant immobiles par rapport à cette problématique, elles subiront un jour ou l’autre des pressions de la population pour initier une démarche zéro déchet.

C’est à vous !

En conclusion, les outils et options de collaborations à disposition des communes pour mettre en place des actions zéro déchet sont multiples et permettent d’agir à différents niveaux. Romande Energie propose dans le cadre de son programme Ma commune et moi d’autres outils permettant également de limiter les déchets.

Chaque action, pour autant qu’elle s’inscrive dans une démarche planifiée, transversale et inclusive, peut avoir de grands impacts et permettre aux communes qui décident de les mettre en place et de se positionner activement dans le domaine de la durabilité.

 

Manon Mariller

Géographe

« L’ère post-pétrolière se profile, et il va falloir réapprendre à faire sans le joker des hydrocarbures »

La transition n’est pas seulement une question de nouvelles filières énergétiques à développer. Pour la concrétiser, il est urgent de (re)créer des emplois et savoir-faire permettant de vivre décemment dans un paradigme qui n’est plus dopé au pétrole et au gaz. L’ingénieur et entrepreneur Marc Muller nous explique comment opérer ce tournant décisif et à quoi pourrait ressembler notre société d’ici quelques années.

Dans l’histoire de l’humanité, le fait de disposer d’une énergie abondante à bas coût – le pétrole et le gaz – ne représente qu’une minuscule fenêtre temporelle. Seulement, dans notre conception des choses, nous avons tendance à prendre cette période et ses avantages comme acquis. Les faits et les données nous ramènent cependant à la réalité, et de manière plutôt brutale. Dans à peine huit ans, en 2030, selon de nombreux rapports, la demande en pétrole devrait dépasser l’offre de 25%. Un point de rupture qui nous précipitera dans un contexte de pénurie énergétique, de troubles économiques et de déséquilibres sociaux. Pour l’éviter, ou du moins pour amortir le choc, il est urgent de former des professionnels compétents dans des domaines clés, et cela dans des proportions massives. On fait le point avec Marc Muller, ingénieur spécialisé dans la transition énergétique.

Questions d’énergie : avant de nous intéresser aux nouveaux métiers sur lesquels repose la transition énergétique, parlez-nous de l’urgence du contexte actuel.

Marc Muller : Nous sommes en réalité sur la courbe descendante de l’ère pétrolière, dont le pic se situait aux alentours de 2005. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a bientôt plus de pétrole, mais qu’il devient de plus en plus couteux financièrement et énergétiquement parlant d’aller le chercher. En 2030, les estimations indiquent que la demande sera supérieure de 25% à l’offre. Du jamais vu dans notre histoire récente. Les effets commencent déjà à se faire ressentir ici et maintenant, avec une facture de chauffage multipliée par cinq dans certaines régions de la Suisse. On sait ainsi qu’il ne sera pas possible pour tout le monde de payer ses factures et de se chauffer cet hiver. Et cela indépendamment des pressions exercées sur le marché par le conflit en Ukraine.

Comment qualifier notre dépendance aux hydrocarbures et quels impacts l’ère post-pétrolière aura-t-elle sur nos vies ?

L’impact est énorme. Il faut réaliser une chose fondamentale, le pétrole, et les hydrocarbures, agissent comme une sorte de joker économique. Dans le contexte que nous connaissons, et que nous avons pris pour acquis, tout est facile et peu cher. Se déplacer, transformer la matière, consommer des biens ou encore chauffer son logement, tout cela repose sur le pétrole qui, en coulisses, accomplit en fait le travail de très nombreuses filières et personnes. Sans pétrole, tout ce travail ne pourra pas être simplement remplacé par d’autres énergies. Prenons le secteur de la construction comme exemple. Il ne suffira plus de simplement remplacer sa vieille chaudière par une neuve, mais il va falloir rénover le bâtiment, refaire son isolation, installer des panneaux photovoltaïques et/ou thermiques, voire des pompes à chaleur, et entretenir le tout. Des tâches qui nécessitent des savoir-faire et des professionnels compétents qui, aujourd’hui, ne sont de loin pas disponibles en nombre suffisant.

La transition énergétique repose donc aussi et surtout sur de nouveaux métiers qui n’existent pas encore, ou qui ne sont pas exercés par suffisamment de personnes ?

Exactement. Rien que dans le domaine du bâtiment, l’ère post-pétrolière implique de disposer de 200 fois plus de main d’œuvre qu’aujourd’hui pour assainir un bâtiment. C’est un secteur clé dans lequel nous avons malheureusement pris un énorme retard, en ne faisant quasiment rien depuis la construction du parc bâti que nous habitons, construit majoritairement dans les années 1970. Mais les besoins s’avèrent également massifs dans les autres secteurs d’activité, comme l’agriculture par exemple. Une filière qui, comme l’ensemble de notre système mondialisé, fonctionne sous perfusion des hydrocarbures. Le déséquilibre provoqué dans notre production alimentaire est clair : il faut sept calories de pétrole pour produire une calorie mangeable. Là aussi, il est urgent de pouvoir retrouver des bonnes pratiques et des savoir-faire basés sur la connaissance du sol, les boucles fermées des engrais ou encore l’agroforesterie.

Pour faire le point, quelles familles de métiers pouvons-nous identifier comme étant nécessaires au succès de la transition énergétique ?

Comme mentionné, le secteur de la construction est central, avec notamment un besoin important concernant la fabrication des matériaux. Il faut réapprendre à produire des matériaux en utilisant des ressources locales et renouvelables telles que le bois par exemple. La production de l’énergie est tout aussi essentielle, avec un paradigme de production décentralisée. Panneaux solaires photovoltaïques et thermiques, mobilité électrique, bornes de recharge, pompes à chaleur, réseaux de chauffage à distance, toutes ces infrastructures doivent être étendues massivement, ce qui nécessite de très nombreux professionnels disponibles et formés dans ces domaines. Enfin, l’agriculture a besoin de main-d’œuvre, et surtout d’une refonte complète de son positionnement.
En outre, pour substituer les transports au long court, il s’agira aussi de rouvrir des mines en Europe, de fabriquer nos habits, etc.

Autant de métiers pratiques qui, pour certains, ne figurent clairement pas dans les préférences des jeunes aujourd’hui…

C’est vrai. Et c’est bien dommage. Après l’école obligatoire, le parcours classique consiste en effet pour la majorité à se diriger vers le Gymnase, puis à faire des études dans des filières liées au secteur tertiaire. Mails ne faut pas se leurrer, le monde de demain nécessite de savoir faire des choses pratiques et concrètes. Construire des maisons intelligemment, les isoler puis les entretenir, produire de l’énergie de manière décentralisée, cultiver notre sol différemment. Ce n’est pas en étudiant jusqu’à 25 ans dans le cocon académique que nous parviendrons à opérer notre transition énergétique.

Une société ne peut pas vivre avec 30% de cols blancs. Cela a été possible puisque la production de nos biens de consommation a été délocalisée à grands coûts énergétiques et climatiques. Ramener cette production en Europe et réussir notre transition signifie également retourner à des taux d’universitaires aux alentours de 10% probablement.

En même temps, les besoins technologiques liés à la transition sont importants, ce qui demande une force de travail décisive dans la recherche et le développement.

Oui. Mais cela n’annule en rien les besoins dans les filières pratiques, accessibles notamment via l’apprentissage. En Suisse, les estimations indiquent que pour réussir la transition énergétique sans trop léser notre société, il nous faudrait disposer de plus d’un million de professionnels opérationnels à 100% durant les 30 prochaines années dans les métiers dont nous venons de parler. En parallèle, il s’agira de monter le niveau de compétences des filières d’apprentissage car les métiers de la transition demandent beaucoup de connaissances.

Concernant les nouvelles technologies à développer, comment imaginer le monde de demain ? On nous vend souvent deux visions qui semblent parfois opposées, entre un monde plus simple, basé sur le bon sens et le retour à un style de vie un peu plus austère, et un monde hyper technologique, dans lequel l’innovation nous sauvera. Quel est votre sentiment ?

C’est simple, nous aurons besoin des deux. Concernant les technologies, il est essentiel de pouvoir les pousser et les étendre au maximum. Il nous faut du photovoltaïque hyper efficient partout, même en façade. Il nous faut une mobilité décarbonée, électrique et tendant plus vers un partage des infrastructures, donc une mobilité majoritairement publique, et non plus individuelle. Et en même temps, dans cette société technologiquement très efficiente, il nous faudra vivre simplement. Fini les vols low-cost tous les weekends par exemple. Sans hydrocarbures, un certain retour en arrière, dans le sens d’un ré-apprentissage des modes de production et de consommation plus locaux, est nécessaire.

Pour revenir sur la question des métiers de la transition, comment motiver les jeunes à s’orienter davantage dans des domaines qui, pour certains, sont aussi plus éprouvants, voire plus pénibles, que les métiers de services ?

Nous vivons dans une forme de déni professionnel en imaginant que l’effort physique et la pénibilité au travail pourraient avoir disparu. Or, les métiers de la transition nécessiteront plus de travail manuel. Il faut prendre conscience que pour nous passer du pétrole il faudra accélérer des secteurs pratiques qui sont rudes physiquement. Il n’est pas impossible que face à la pénurie de main-d’œuvre, demain, le maçon gagnera peut-être plus que l’avocat. C’est déjà le cas aujourd’hui dans plusieurs métiers de la construction, où les salaires mensuels peuvent avoisiner les 7000 francs, voire davantage. Dans les métiers de services, tous ne gagnent pas autant.

Encore un mot sur le volet énergétique. Alors que les producteurs mondiaux de pétrole ne peuvent pas augmenter la cadence, le nucléaire revient sur le devant de la scène. Sans pétrole, mais en réactivant la filière de l’atome, est-on toujours confronté aux mêmes défis et risques que vous mentionnez ?

Bien sûr. Le nucléaire pose toujours les mêmes problèmes de sécurité, notamment concernant les déchets. Mais également concernant la demande énergétique. Le nucléaire n’a de loin pas la capacité de remplacer les hydrocarbures. Pour ce faire, il nous faudrait, je crois, quelque chose comme 22’000 centrales en fonction dans le monde.
En France, la détresse énergétique est considérable car ils ne disposent pas des branches professionnelles permettant de réussir la transition de façon décentralisée. Ils sont lents en solaire et en efficacité énergétique. Dans ce contexte, le gouvernement – face au mur – relance la filière nucléaire, ça se comprend. Et on parle de construire six centrales de grande puissance. Outre les problèmes d’approvisionnement en uranium, il faut aussi savoir que la relance d’une centrale prend énormément de temps, en s’étalant sur 20 ans. On verra leur capacité à remonter la pente, mais ce sera long.

Dans ce sens, et si on en accepte les risques, le nucléaire pourrait plutôt être vu comme un amortisseur de décroissance – la formule n’est pas de moi – ! Cela permettra à certains pays de ne pas sombrer dans l’effondrement du système économique et de ralentir le rythme avec plus de contrôle.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

Management durable, et si on changeait le monde ?

Si les problématiques durables semblent souvent décrites et abordées du point de vue du grand public et des autorités, les entreprises sont évidemment concernées. Outre leur domaine d’activité et leurs répercussions environnementales, c’est aussi et surtout par l’adoption d’une philosophie de management responsable qu’elles peuvent changer la donne. Explications.

Lorsque l’on s’intéresse à la vaste thématique du développement durable, force est de constater que les questions managériales semblent, de prime abord, plutôt mises de côté. L’implication des entreprises est souvent abordée, notamment en matière de production de biens et d’impacts sur l’environnement, en revanche la manière dont elles gèrent leurs ressources et leurs projets reste étudiée de manière marginale. Le management durable a pourtant fait du chemin et constitue même une discipline socio-économique à part entière. On l’étudie, on le développe et les employés le recherchent de plus en plus activement. Mais de quoi s’agit-il ?

À priori, rien de bien compliqué si l’on considère sa définition purement théorique. Pour faire simple : le management durable est une forme de management qui consiste à tenir compte de la notion de développement durable au sein de l’entreprise. Si le concept peut faire sourire certains sceptiques, il faut s’intéresser de près à sa plus-value économique. Car si le fait de gérer son entreprise d’une façon durable s’avère vertueux, il s’agit aussi de générer de la valeur. Plus que cela, on gardera à l’esprit le point fondamental de ce style de management. On ne s’efforce pas de limiter son empreinte écologique en tant qu’entreprise. Mais on fait en sorte que la mise en place d’une politique de développement durable agisse en tant que moteur économique. C’est donc par le management durable que l’entreprise doit parvenir à réaliser ses objectifs économiques.

Renouer avec les racines de l’entrepreneuriat

Présenté comme étant une tendance plutôt nouvelle, le management durable doit en fait être vu comme étant un retour aux sources, voire au bon sens. C’est en tous cas la vision que prône l’entrepreneur, économiste et écrivain Gunter Pauli, à qui l’on doit notamment le concept d’économie bleue, un modèle dans lequel l’activité économique s’inspire de la nature pour créer de la valeur et des emplois tout en régénérant notre planète.

« En considérant notre histoire, on s’aperçoit que les activités des entreprises se sont toujours inscrites dans un cadre économique altruiste. Une entreprise n’a en fait pas de raison d’être si son activité ne permet pas d’engendrer une plus-value bénéfique au contexte et à l’ensemble dans lesquels elle se positionne. L’activité économique entreprise dans le seul but de générer du profit est en réalité un fait relativement récent. Dans ce sens, j’aime rappeler que le paradigme actuel, notamment marqué par des sociétés dont l’objectif consiste uniquement à générer de la richesse financière, est à la fois nouveau et minoritaire dans notre histoire. Il est évident qu’une entreprise doit aussi et surtout servir à améliorer le bien commun. ».

Considération plus large

Pour être durable, le management ne peut pas se limiter aux aspects purement énergétiques, ou encore environnementaux. Ces points représentent bien sûr des fondamentaux, mais il s’agit de définir une stratégie plus large. C’est d’ailleurs pour cette raison que le management durable constitue un des leviers de ce que l’on appelle aujourd’hui la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Durabilité, justice sociale, écologie ou encore engagement sociétal forment ainsi un terrain d’action global au sein duquel l’entreprise doit se (re)positionner.

Concrètement, ça veut dire quoi ? Pour une entreprise, d’un point de vue managérial, cette philosophie durable peut par exemple se traduire par un engagement visant à supprimer les inégalités salariales entre hommes et femmes, à combattre les discriminations ou encore à veiller au bien-être des employés. Les modèles hiérarchiques classiques ne sont donc plus adaptés à la donne actuelle (l’étaient-ils réellement auparavant ?) et une entreprise, pour continuer à attirer des talents, doit repenser et réaffirmer ses valeurs. Ce qui peut aussi impliquer des changements radicaux par rapport à la conception même du paradigme économique que l’on a toujours connu. Si l’innovation disruptive fait avancer la technologie, il en va de même en management. À Genève, le géant Japan Tobacco International a par exemple annoncé une nouvelle qui a fait grand bruit : la multinationale prévoit d’essayer cette année la semaine de quatre jours. Sans résoudre les problématiques durables de l’industrie du tabac, le groupe s’inscrit cependant dans une approche durable novatrice, dont les bienfaits en termes de bien-être des employés et de réduction des impacts environnementaux dus à l’activité de l’entreprise ne peuvent être que bénéfiques.

Nouvelle demande, nouvelle offre

Les acteurs économiques se sont longtemps concentrés sur leurs seules performances, mais il leur faut désormais composer avec une nouvelle donne au sein de laquelle leur rôle devient plus complet. Outre les affaires, il s’agit aujourd’hui de générer des effets dont les répercussions bénéfiques doivent s’étendre à leur environnement naturel, social et économique, voire de centrer leur activité sur cet objectif. La recherche du profit n’est évidemment pas à blâmer. Seulement, dans le contexte actuel, il devient essentiel de favoriser des approches économiques et entrepreneuriales qui visent aussi à améliorer le sort commun. Pour les entrepreneurs qui ne seraient pas convaincus, il faut savoir que la démarche n’est pas seulement louable. Elle est également stratégique. Car les consommateurs affirment désormais un désir commun d’accéder à des produits et services responsables. Pour tout acteur économique, le fait de s’engager dans une voie plus durable, juste ou éthique peut ainsi permettre de répondre à cette nouvelle demande. En particulier dans un marché caractérisé par un haut degré d’information et un réel engouement pour la plus-value altruiste de ce qui s’y produit et consomme.

Cet engouement des consommateurs pour des produits et services responsables contribue aussi à faire évoluer les activités B to B (business to business) de manière positive. Pour suivre les souhaits de clients conscients et informés, les acteurs économiques ont ainsi intérêt à se tourner vers des fournisseurs engagés dans la même démarche. En influençant les commerces ou les fournisseurs de services orientés grand public, la pression populaire motive donc ces entreprises à contrôler leurs filières pour sélectionner les partenaires les plus éthiques et respectueux de l’environnement.

Réintégrer les consommateurs dans l’équation

Fait encourageant : les consommateurs sont de plus en plus impliqués dans les transformations de notre système économique. Le secteur de l’énergie en est un bon exemple. Durant ces dernières années, l’essor des nouvelles technologies renouvelables a permis aux particuliers d’équiper leurs logements avec des infrastructures de production, comme les panneaux photovoltaïques par exemple. Au sein d’un modèle de production énergétique décentralisé, les consommateurs deviennent également producteurs, et les grands groupes et services industriels ont dû se rapprocher de la population.

Pour s’adapter à un marché bousculé, les principaux fournisseurs d’énergie et gestionnaires de réseaux ont donc élargi leurs offres et prestations pour accompagner les particuliers et les entreprises dans l’installation de leurs infrastructures et racheter le surplus de courant qu’elles produisent. Un pivot industriel aussi intéressant qu’encourageant, notamment parce qu’il démontre la possibilité de faire évoluer des paradigmes économiques importants, et cela même lorsqu’ils semblent figés et soumis à l’hégémonie de grands groupes.

Un enthousiasme que partage Gunter Pauli, en voyant dans la génération d’entrepreneurs actuelle une vraie prise de conscience et une volonté de faire avancer les choses.

« Les jeunes générations entrepreneuriales semblent en effet faire preuve d’une solide ambition en la matière. Bien sûr, ce virage entrepreneurial vertueux prend du temps. Pour l’instant, je constate que l’entrepreneuriat est encore trop porté sur des aspects purement économiques, pour ne pas dire mathématiques. On passe des MBA, on réalise des business plans et des prévisions, on se focalise sur les chiffres et les rendements. Mais à la base, l’entrepreneur n’est-il pas un rêveur ? Comme un enfant, il rêve de projets concrets et veut combattre l’injustice en changeant les choses. À mes yeux, les entrepreneurs ont perdu leur âme d’enfant. Il s’agit donc de réveiller cette ambition un peu folle qui ne se pose pas de limites. En somme, il faut garder à l’esprit que tout est possible et ne pas trop écouter les avis réducteurs ni les mises en garde inutiles et infondées. ».

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation