Prix de l’énergie, rien ne va plus

Depuis plusieurs mois, avec une amplification suite à l’éclatement du conflit russo-ukrainien, le prix des hydrocarbures flambe pour atteindre des records des plus inquiétants. Une hausse brutale qui contraste fortement avec la période Covid, durant laquelle la faible demande avait largement fait chuter les prix. Quels facteurs influencent, et influenceront le prix de l’énergie ? Et quelles sont les répercussions par filière ? Pour décrypter cette dynamique complexe, Laurent Mineau, responsable du segment Entreprises chez Romande Energie, nous livre quelques clés.

Depuis quelques semaines, le prix du baril de pétrole flirte régulièrement avec les 115 à 120 dollars. Des niveaux records qui inquiètent, engendrés par le conflit qui sévit en Ukraine suite à l’offensive russe. Si la conjoncture influence directement le prix de l’énergie, des mécanismes structurels sont aussi à prendre en compte pour comprendre ces changements. S’ajoute à cette dynamique des effets d’interdépendance entre filières énergétiques et réglementation du marché. Le tout avec, durant ces deux dernières années, une pandémie qui a complètement bousculé la donne. Pour y voir plus clair, le spécialiste de l’énergie et des besoins industriels Laurent Mineau nous explique comment et pourquoi les prix de l’énergie font le yoyo. Interview.

laurent-mineau

La flambée du prix de l’énergie suite au conflit russo-ukrainien atteint des records historiques. En cas de paix, peut-on espérer que le marché se calme pour retrouver une situation similaire à ce que l’on a connu auparavant ?

Je ne pense pas. Et cela pour plusieurs raisons. En considérant la situation de ces deux dernières années, il faut bien sûr considérer les forts effets de levier engendrés par la crise du Covid sur le marché de l’énergie. Suite à l’arrêt brutal de l’industrie, les prix avaient fortement chuté puisque la demande se trouvait soudainement réduite dans de très larges proportions. On se souvient même du prix négatif du brut américain en raison du fort déséquilibre entre offre et demande. La reprise économique palpable depuis quelques mois a tout de même partiellement relancé la machine industrielle, et avec elle les prix de l’énergie. Mais le déclin progressif des réserves en hydrocarbures va commencer à peser de plus en plus fortement sur les prix. Car actuellement, les solutions de remplacement capables de maintenir la cadence industrielle de notre société de consommation tout en tendant vers des alternatives plus durables tardent clairement à se concrétiser.

Si les effets diffèrent, quelles similitudes ou tendances proches décelez-vous au niveau énergétique dans la crise du Covid et celle du conflit russo-ukrainien ?

Ces crises ont principalement montré à quel point notre paradigme économique et industriel repose sur une très forte dépendance envers les hydrocarbures et matières premières issus de filières étrangères. Ces chocs ont ainsi provoqué une prise de conscience massive à propos de la nécessité de développer au plus vite des alternatives plus durables, autonomes et éthiques. Seulement, on remarque en parallèle le dilemme auquel sont confrontés les gouvernements qui doivent opérer un arbitrage délicat entre la sécurité de l’approvisionnement énergétique – d’où l’impossibilité de se passer complètement du gaz et du pétrole russe si l’on veut éviter des effets économiques négatifs trop brutaux – et le développement de filières plus durables.

Justement, peut-on s’attendre à ce que ces chocs constituent un nouvel élan pour le développement des énergies renouvelables ?

Si la prise de conscience est palpable, tant au niveau des différents milieux industriels que des consommateurs particuliers, on observe plutôt une tendance inverse dans les faits. Plus précisément, on voit que le gouvernement français a, peu avant l’éclatement du conflit, opté pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Tendance similaire en Belgique, où l’échéance de la sortie du nucléaire annoncée en 2025 a été repoussée de dix ans. On observe également en Europe que les plans de fermeture de centrales thermiques – dont la production d’électricité repose sur l’utilisation de gaz ou de charbon – sont progressivement repoussés, voire annulés.

Mauvaise nouvelle environnementale, mais bonne nouvelle économique à court terme si l’on considère le faible coût de l’énergie issue des centrales thermiques ?

Pas vraiment. Car ce type de centrales constituent souvent le dernier chaînon avant les consommateurs. Le prix de l’énergie est donc indexé sur leur exploitation. Et leur coût d’exploitation dépend directement du prix des matières premières. Comme on le sait celui du gaz s’envole en raison du conflit. En parallèle, ces centrales thermiques sont soumises à l’achat de certificats de CO₂ pour indiquer la quantité d’émissions compensées. Un certificat correspondant à une tonne de gaz à effet de serre. Et durant l’année dernière, il faut savoir que le coût du certificat est passé d’environ 20 à 100 euros la tonne.

Cette dynamique liée au marché européen se répercute-t-elle directement sur la Suisse ?

Oui. Le marché suisse de l’électricité est étroitement lié à celui de l’Europe. En hiver, la Suisse doit d’ailleurs importer de l’électricité régulièrement, elle est ainsi dépendante de la production électrique de ses voisins.

Pour revenir aux certificats de CO2, de quoi résulte leur brusque augmentation de prix et quelles en sont les conséquences ?

Cette augmentation s’explique notamment en raison de la reprise économique qui a suivi le gros de la crise du Covid. En grimpant, la demande énergétique des industries a fait augmenter à nouveau le prix de l’énergie, et de ces certificats par la même occasion. En considérant le contexte actuel, il faut en outre prendre en compte le climat que génère le conflit armé en Ukraine sur le marché, à savoir un effet de doute quant à la pérennité de la reprise. Pour ce qui est des conséquences, on peut déjà observer que certaines industries très grandes consommatrices d’énergie ont dû se résoudre à réduire fortement, voire à stopper, différents segments de leur production.

Pour finir, que dire concernant l’impact économique sur les filières durables que sont le photovoltaïque et l’hydraulique ?

D’un point de vue purement économique, l’effet est plutôt positif puisque le solaire devient de plus en plus rentable. Le problème de la continuité de la production, limitée à la journée et dépendante des variations météorologiques, demeure cependant. Concernant la filière hydraulique, la donne actuelle joue clairement en sa faveur. On se souvient encore de la volonté des grands groupes industriels, propriétaires de nombreuses infrastructures hydroélectriques, à vendre leurs parts dans ce segment il y a deux à trois ans. Aujourd’hui le secteur est à nouveau rentable et plusieurs projets de surélévation de barrages existants et de construction de nouveaux barrages soulignent ce dynamisme.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

Les voitures doivent se mettre au régime

En ville ou à la campagne le constat est le même, les voitures sont de plus en plus grandes : sans cesse plus hautes, plus larges et surélevées, elles prennent toujours plus de place sur la chaussée. Outre cette problématique de l’utilisation de l’espace, un autre aspect, moins visible est souvent occulté : la course à la grandeur a un impact direct sur le poids des véhicules et par conséquent sur la consommation de carburant et les émissions de CO2.

Évolution du poids des véhicules

À la fin des années 50, la Fiat 500, très répandue dans nos contrées, n’atteignait juste pas les 500 kg et pouvait presque atteindre les 100 km/h grâce à ses 18 chevaux ! En 2022, la Fiat 500 a été ressuscitée depuis 15 ans, avec un design modernisé, mais le plus gros changement est sans conteste son poids : la version la plus légère sur le marché atteint la tonne, la Fiat 500 a donc vu son poids doubler !

Cet exemple peut paraître anecdotique et peu représentatif, mais il est malheureusement à l’image de la tendance de ces dernières décennies. Entre 1996 et 2020, le poids des nouvelles voitures mises en circulation en Suisse a augmenté de près d’un tiers, arrivant à une moyenne de 1738 kg ! Le comparateur ECO-auto de l’Association transport et environnement qui permet de classer par poids les voitures de tourisme disponibles à la vente en Suisse nous le prouve : sur près de 600 modèles, seuls 17 restent sous la barre des 1000 kilos.

renault-tesla

Renault 4 (700 kg) et Tesla Model X (2500 kg). Source.

Bien heureusement, grâce à l’amélioration de l’efficacité des moteurs, les émissions de CO2 des nouvelles voitures mises en circulation ont drastiquement baissé et ceci de façon constante, 40% en 20 ans. Mais imaginez ce qu’aurait été cette diminution si les voitures n’avaient pas pris autant de poids ! Car aujourd’hui, plus une voiture est lourde, plus elle consomme. L’augmentation de l’efficacité des moteurs a peut-être permis une baisse de la consommation, mais, par effet rebond, cela se traduit par une augmentation du poids et de la taille des véhicules.

Les conséquences se font ressentir aujourd’hui : entre 2015 et 2019, les émissions des voitures nouvellement mises en circulation ont stagné, voire légèrement augmenté. Nous sommes peut-être arrivés au point où l’amélioration de l’efficacité des moteurs n’arrive plus à absorber l’augmentation de consommation liée au poids plus élevé des véhicules.

Impacts de l’augmentation du poids des véhicules

Selon le TCS, chaque tranche de 100 kg supplémentaire équivaut à une consommation supplémentaire d’environ un demi-litre au 100 km, ceci à technologie égale. Plus une voiture est lourde, plus il faut d’énergie pour déplacer sa masse, ce qui augmente sa consommation et les émissions de CO2, tout le monde est d’accord sur ce point. Cependant, d’autres conséquences découlent de cette prise de poids : ces (gros) utilisateurs de la chaussée prennent de plus en plus de place tant en déplacement qu’en stationnement, ils consomment un espace public toujours plus rare. De plus, une taille et un poids plus élevé impliquent un danger plus grand pour les autres usagers de la route, cyclistes et piétons en premier lieu, qui se retrouvent bien démunis face à ces véhicules surdimensionnés.

Au niveau de l’efficacité énergétique, cette augmentation continue du poids des véhicules annule presque entièrement les gains actuels et futurs d’efficience des moteurs. Et cela n’est pas près de s’arrêter : l’augmentation du poids des véhicules a été assez régulière jusqu’au début des années 2000, puis elle a stagné pendant quelques années jusqu’aux années 2010-2015 où l’augmentation est repartie de plus belle, notamment en raison de l’explosion des ventes de SUV ou « sport utility vehicule ».

co2-vehicules

Source : Libération

Mais pourquoi les voitures sont-elles plus lourdes ?

Il y a bien sûr l’augmentation de la puissance des moteurs : en 50 ans, la puissance moyenne des voitures de tourisme nouvellement immatriculées a triplé et un moteur plus puissant est en général plus lourd. De plus, une puissance plus élevée permet une vitesse plus élevée, ce qui demande des équipements de sécurité plus performants et une carlingue plus résistante. Le poids du moteur augmente donc, tout comme le confort et la sécurité, qui, il faut l’avouer, n’étaient pas très au point dans les Fiat 500 des années 50. Ces améliorations sont donc sans conteste une bonne chose, cependant au-delà des enjeux de sécurité et de confort il y a un autre élément qui à l’origine de l’embonpoint des véhicules : les injonctions marketing. En effet, les ventes de SUV sont les plus encouragées par la publicité comme le rappelle un rapport du WWF réalisé avec le soutien de l’Agence française de la transition écologique (ADEME). On y apprend qu’en 2019, la filière automobile française a consacré 42 % de ses investissements de publicité et de communication à la promotion des SUV (1.8 milliards d’euros). On peut donc parler d’une surexposition à la publicité pour les SUV et une sous-exposition à la publicité pour les modèles plus légers et moins émetteurs.

Les suppléments de sécurité et de confort – parfois superflus – participent donc seulement en partie à l’augmentation des dimensions des voitures et la question du surdimensionnement généralisé est également à chercher dans les normes sociales et l’imaginaire collectif : une grosse voiture est un signe apparent de réussite et est souvent associée à plus de sécurité. Cet aspect pourrait expliquer pourquoi les SUV, des véhicules particulièrement grands et lourds, représentent quasiment la moitié des ventes de voitures neuves en Suisse en 2021, contre juste quelques pourcents au début des années 2000. Ces voitures représentent l’exemple parfait d’une voiture surdimensionnée par rapport à son usage principal, en général transporter une personne seule de son lieu d’habitation à son lieu de travail, souvent situé en ville.

Mais à qui la faute ?

À celle des acheteurs de voitures surdimensionnées ou aux constructeurs qui proposent principalement ce type de véhicules ? On l’a vu, les constructeurs poussent plutôt à l’achat des gros modèles, mais les consommateurs sont les seuls à connaître le réel usage qu’ils vont faire de leur véhicule et c’est également à eux de le choisir en fonction.

Il existe également un dernier acteur qui est partie prenante du marché automobile : l’État, qui, par le biais de la législation et des taxes, joue un rôle tout aussi important. Un exemple, pas forcément le meilleur, vous allez vite le comprendre, est celui de la France qui depuis 2022 taxe les véhicules de plus de 1800 kg à hauteur de 100 € les 100 kg de dépassement. Cela paraît conséquent si l’on suppose que les voitures françaises pèsent en moyenne 1700 kg comme les voitures suisses. Mais c’est loin d’être le cas, puisqu’en France, le poids moyen d’une voiture nouvellement mise en circulation est de 1200 kg. Ainsi très peu de véhicules sont vraiment touchés par cette taxation. De plus, les voitures électriques sont exemptées de cette taxe. Or, les voitures électriques « en surpoids » ça existe aussi et elles demandent aussi beaucoup d’énergie pour être mises en mouvement. En outre, plus une voiture électrique est lourde plus elle nécessite une batterie puissante, dont la production et l’élimination produisent également leur part de CO2.

Le problème du poids des batterie des voitures électriques se reflète également sur le classement de ECO-auto : aucune voiture électrique ne passe sous la barre de la tonne. Et en Suisse la part des véhicules électriques nouvellement immatriculés est passée de 6% à 14% entre 2019 et 2020, ce qui a fait redescendre les émissions de CO2 moyenne, mais qui a contribué à l’augmentation du poids des véhicules.

Une tendance à inverser

L’exemple français montre que si les politiques ont une marge de manœuvre, encore faut-il que les outils législatifs soient utilisés à bon escient. Une Tesla électrique – exemptée de taxation – pesant plus de 2 tonnes ne produit pas de CO2 lors de son utilisation, mais pose les mêmes problèmes d’utilisation de l’espace et de sécurité routière qu’un SUV, de plus l’un et l’autre ont demandé un apport de matières premières conséquent pour leur fabrication.

Les taxes sur le poids, indépendamment de la motorisation, sont une bonne piste d’action pour influencer les constructeurs et les acheteurs. Il est également important que ces derniers dimensionnent le véhicule qu’ils achètent à leur juste besoin, car les usages quotidiens, comme mentionné plus tôt, sont plutôt de l’ordre d’une personne seule sur de courtes distances à une vitesse plutôt faible, rien qui ne justifie une voiture dépassant une ou deux tonnes. Cela représenterait un grand changement dans les représentations et les normes sociales, mais ces dernières évoluent constamment, aujourd’hui les voitures électriques ne sont plus du tout uniquement réservées aux « écolos » convaincus, ce qui n’était pas le cas il y a peu.

micro-voiture

Et si le futur de l’automobile était plutôt à la micro-voiture ? Plusieurs constructeurs ont lancé ces dernières années de modèles de niche bien plus adaptés à un usage quotidien et urbain, comme par exemple la Renault Twizy, la Citroën Ami, la suisse Microlino. Ces voitures pèsent toutes environ 500 kg, peuvent transporter 2 personnes et utilisent environ un tiers de place de stationnement pour se garer, tout cela avec un moteur électrique rechargeable sur une prise standard et une autonomie d’au moins 75 km. L’américaine Aptera, avec ses capteurs solaires sur la carrosserie, présente même une autonomie quasiment illimitée…

Le poids des véhicules n’est toutefois pas le seul problème. La part toujours plus grande des émissions imputables aux transports en Suisse (+4% en 20 ans pour atteindre 40%) est surtout liée au nombre de kilomètres parcourus par un nombre de voitures de tourisme en circulation toujours plus important (x2 en 40 ans pour atteindre 4,7 millions).

Le futur de la mobilité passe donc avant tout par plus de sobriété, en diminuant nos déplacements et les distances parcourues (démobilité), puis en effectuant un report modal vers des modes de transports moins énergivores (vélo, marche, train, etc.). Ce sont ces deux actions qui auront le plus fort impact sur la baisse des émissions de gaz à effet de serre. Ensuite, pour les véhicules restants, ceux qui sont vraiment nécessaires, on peut s’attaquer à la question du poids, du vecteur énergétique et du partage de son usage.

 

Nelia Franchina

Spécialiste durabilité

Changer son système de chauffage: marche à suivre et pistes “éco”

En Suisse, le chauffage des bâtiments et la production d’eau chaude sanitaire représentent plus de 40% de l’énergie consommée. Les combustibles fossiles alimentent quant à eux encore les trois quarts de nos systèmes de chauffage. Quelques pistes pour aborder un changement de système avec toutes les cartes en main.

En Suisse, le taux d’assainissement énergétique dans le domaine du bâti ne dépasse pas 1% (1 maison sur 100 par an). Un taux bien insuffisant pour atteindre les objectifs de la Stratégie énergétique 2050 en la matière. Voyez plutôt : la consommation d’énergie pour le chauffage, la climatisation et la production d’eau chaude doit diminuer d’environ 40% par rapport à la valeur de 2010 d’ici à 2035, et ce malgré une augmentation prévisionnelle de la population.

Y a de l’eau dans le gaz

Au-delà de la sortie des énergies fossiles pour des raisons écologiques, la question de notre (in)dépendance énergétique n’a jamais été aussi présente. Le conflit qui secoue la Russie et l’Ukraine (et le reste du monde) nous met face à une réalité : nous devons tendre vers une autonomie, une production d’énergie verte et locale. Et ce n’est pas la Municipalité d’Yverdon-les-Bains qui lui donnera tort, elle qui a annoncé une hausse moyenne des tarifs du gaz naturel de 45% au 1er mai 2022. Une hausse entamée depuis fin 2021 déjà, accentuée par la situation géopolitique liée au conflit en Ukraine.

À chaque maison son système

En matière d’installation de chauffage, il n’y a pas de solution unique. À chaque type de logement son système. Ainsi, la situation du bâtiment, la quantité de chaleur à produire, le nombre d’habitants ou encore la demande totale d’eau chaude influenceront les décisions. Les approches seront également différentes selon que l’objet est récent (liberté totale dans les choix) ou ancien (contraintes liées à la place à disposition et à la manière existante de distribuer la chaleur).

Les étapes de la planification d’un nouveau système de chauffage

Quel que soit le changement que vous souhaitez entreprendre au niveau de votre système de chauffage, voici quelques pistes pour vous aider.

1. S’y prendre au bon moment et identifier l’état du système

Prévoir les travaux bien en amont permet de gagner en confort et en argent. Les spécialistes conseillent d’entamer les réflexions lorsqu’un système de chauffage a une dizaine d’années, car la démarche s’inscrit généralement dans des réflexions plus vastes, lorsqu’un changement de système de chauffage dans une maison individuelle s’accompagne d’un changement de génération par exemple. Il est alors judicieux de se demander si on souhaite habiter le lieu jusqu’à la fin, si on prévoit de le louer, le vendre, le rénover ? On peut se questionner également sur la manière dont on souhaite maintenir la valeur du bien. Dans tous les cas, il est important de se pencher sur la situation énergétique globale du bien. Pour cela, le CECB (Certificat énergétique cantonal des bâtiments), apparenté à une étiquette énergétique d’un bâtiment, est un outil très utile.

2. Choisir son énergie renouvelable

Le Modèle de prescriptions énergétiques des cantons (MoPEC) regroupe un ensemble de prescriptions énergétiques élaborées conjointement par les cantons, qui vise à simplifier le travail des maîtres d’ouvrage et des professionnels de la construction. Le MoPEC identifie quelques standards pour atteindre les objectifs de remplacement du chauffage d’une propriété.

  • Opter pour une installation solaire thermique (production d’eau chaude sanitaire et/ou contribution au chauffage). « Une petite surface en toiture (4 à 6 m²) et un petit accumulateur (450 litres) sont suffisants pour réchauffer 70% de l’eau chaude sanitaire consommée par une famille de quatre personnes durant toute l’année », précise Swissolar. La plupart des cantons et un grand nombre de communes soutiennent le solaire thermique via des subventions et des déductions fiscales.
  • Installer un chauffage au bois (à pellets ou à bûches). « Le bois, c’est de l’énergie solaire en conserve », écrivent les services de l’énergie et de l’environnement cantonaux via leur plateforme Énergie-Environnement. En effet, un arbre utilise la lumière du soleil pour combiner le CO2 de l’air avec l’eau et les sels minéraux du sol. Lorsqu’on brûle du bois, l’énergie solaire est libérée et la combustion reforme du CO2, de la vapeur d’eau et des sels minéraux (les cendres). « Une chaudière automatique à pellets qui répond aux normes actuelles émet dans l’air environ 100 fois moins de particules fines qu’une vieille chaudière à bûches », ajoutent-ils.
  • Installer une pompe à chaleur (air, terre, eau) qui utilisera la chaleur des éléments naturels comme source d’énergie pour chauffer et produire de l’eau chaude. L’énergie est donc gratuite et illimitée. En plus d’un fonctionnement peu énergivore, la pompe à chaleur présente un autre avantage : en inversant son fonctionnement en été, vous pourrez refroidir vos pièces.

pompe-a-chaleur

  • Se raccorder à un système de chauffage à distance (CAD). La chaleur est ici produite dans de grandes installations (incinération de déchets, chaleur résiduelle des procédés) avant d’être distribuée via un réseau de conduites. Le CAD devrait gagner en importance, en particulier dans les zones et les villes densément bâties.
  • Installer un système de couplage chaleur-force (CCF) pour produire simultanément de la chaleur et de l’électricité. Combiné à des pompes à chaleur, le CCF représente une alternative judicieuse sur le plan écologique et payante sur le plan économique, pour autant que les installations soient minutieusement planifiées et réalisées là où des conditions favorables sont réunies.
  • Installer un chauffe-eau thermodynamique (ballon muni d’une pompe à chaleur) couplé à une installation photovoltaïque peut produire de l’eau chaude avec deux à trois fois moins d’électricité qu’un chauffe-eau électrique classique.
  • Isoler thermiquement votre maison au niveau des murs, du toit, du plancher et des fenêtres. Il est en effet plus logique de rénover d’abord le bâtiment dans son ensemble. « Une modernisation de l’enveloppe réduit souvent la consommation d’énergie des bâtiments anciens de 50 à 60% », selon Lorenz Deppeler, directeur d’EKZ Energy Consulting.
  • Installer un système de chauffage bivalent pour couvrir la production de base avec des énergies renouvelables et la production de pointe avec des énergies fossiles. Ces systèmes disposent de deux sources d’énergie différentes utilisées en parallèle.

3. Comparer les propositions

  • Dans le cadre du programme « Chauffez renouvelable », lancé par SuisseEnergie, les propriétaires et les copropriétaires de bâtiments d’habitation pourront bénéficier d’un conseil gratuit pour mieux connaître les possibilités qui s’offrent à eux en matière de chauffage renouvelable.
  • Sur le site « Chauffez renouvelable » toujours, un calculateur en ligne regroupe les différents types de chauffage. Les propriétaires pourront ainsi comparer les performances des systèmes, connaître leur impact écologique et économique, estimer le prix d’un projet et connaître les potentielles économies énergétiques et financières.
  • Autre outil intéressant, celui proposé par le Service de l’énergie du canton de Fribourg. Ce comparatif, réalisé sur la base d’appels d’offres du marché dans le canton durant l’année 2017 vous donnera, à titre indicatif, le prix de revient (coût par kilowattheure) de la chaleur à la sortie d’un système de chauffage, en tenant compte de l’intégralité des frais et selon les prix actuels du marché.

4. Solliciter les subventions et les aides financières

Dans le cadre du Programme Bâtiments, la plupart des cantons octroient une subvention lors du remplacement d’une chaudière à combustible fossile ou d’un chauffage électrique direct par une pompe à chaleur. Cependant, les montants et les conditions ne sont pas partout les mêmes. En fonction des cantons et des communes, les investissements dans des optimisations énergétiques peuvent aussi générer des avantages fiscaux ou des financements à taux réduit.

Quant aux coûts des travaux d’assainissement énergétique du bâtiment, ils peuvent être déduits des impôts. Quelques liens pour vous aider :

  • Programme Bâtiments : portail d’information commun de la Confédération et des cantons. Il répertorie les programmes de subventions nationaux harmonisés aux niveaux fédéral et cantonal, ainsi que les mesures de soutien de l’État dont vous pouvez bénéficier.
  • Francs Énergie : il énumère les programmes de subvention énergétique en Suisse et comprend les programmes de soutien des cantons, des villes et des communes, mais aussi les campagnes de promotion des entreprises régionales de distribution d’énergie.
  • Prime climat : ce programme d’encouragement de Energie Zukunft Schweiz subventionne le remplacement d’un système de chauffage à combustible fossile par un système renouvelable. Le calculateur de subvention indique si le soutien cantonal est plus attrayant ou non.

La paroisse d’Egg-Maur a pris le virage écolo

Depuis 2019, l’église Saint-François à Ebmatingen (Zurich) est chauffée via une installation solaire thermique et photovoltaïque, ainsi que par une pompe à chaleur géothermique alimentée en électricité solaire. Aujourd’hui, non seulement la paroisse catholique d’Egg-Maur est autonome en électricité et en chaleur toute l’année, mais elle réinjecte dans le réseau environ la moitié de l’électricité produite, soit environ 80 000 kWh par an.

kirche-ebmating

Le grand toit sud a été équipé de capteurs solaires thermiques et photovoltaïques (chaleur et électricité) modernes, provenant d’une société spin-off de l’EPFZ. Le toit nord, plus petit, intègre une installation photovoltaïque conventionnelle. Des sondes géothermiques ont été ajoutées, un excellent moyen de conserver dans la terre la chaleur des capteurs solaires thermiques produite en été, afin de la réutiliser en hiver. En plus de la rénovation du système de chauffage, la paroisse catholique a également investi dans un assainissement partiel de l’enveloppe du bâtiment, à savoir le toit et les fenêtres.

En 2019, la rénovation énergétique de l’église Saint-François s’est vu décerner le Prix Solaire Suisse, ainsi que le Prix Solaire Européen.

Faits et chiffres

  • Coûts de remplacement du chauffage : CHF 535 624.–
  • Coûts de la rénovation de l’enveloppe du bâtiment : CHF 427 613.–
  • Coûts de l’installation photovoltaïque : CHF 299 362.–
    • Subventions reçues : CHF 89 400.–
    • Subvention du Canton de Zurich (CHF 17 600.–)
    • Pronovo (CHF 35 600.–)
  • Église catholique du canton de Zurich (CHF 36 200.–)
  • Durée du projet : environ 2 ans et demi, de la planification à la mise en service
  • Durée effective des travaux : environ 7 semaines

(Source : Chauffez renouvelable)

 

Joëlle Loretan

Journaliste

énergie suisse

Comment réduire les risques de pénurie d’énergie en Suisse

Depuis la parution du rapport de la commission de l’électricité (ElCom) sur la sécurité d’approvisionnement et suite à l’actualité géopolitique, les mots « pénurie d’électricité » ou « black-out » sont régulièrement évoqués dans le débat public, suscitant inquiétude et questionnement. Cet article a pour objectif de donner quelques éléments de contexte et de faciliter la compréhension de cette problématique complexe.

Pourquoi parle-t-on de risque pénurie d’électricité ?

Selon les chiffres de l’OFEN, en 2021, la Suisse a produit un total de 60 TWh d’énergie électrique. Durant cette même année, la consommation du pays s’est élevée à 62.46 TWh. Ce déficit, équivalent à la consommation d’environ 600’000 ménages, a été comblé par des importations en provenance des pays voisins. Mais cette source pourrait bientôt se tarir. Et ce n’est pas la seule ombre qui plane sur la sécurité d’approvisionnement en Suisse.

Une demande en augmentation

La consommation finale d’électricité augmente lentement mais sûrement. Malgré quelques baisses occasionnelles, principalement dues à des contextes économiques défavorables tels qu’en 2009 ou en 2020, la consommation finale a grimpé de plus de 3.5% entre 2001 et 2020 (statistiques suisse de l’électricité 2020). Et cette augmentation est amenée à se renforcer avec l’électrification de secteurs historiquement dépendant des énergies fossiles.

Le premier de ces secteurs est celui de la mobilité. L’essor actuel des voitures électriques s’accompagne mécaniquement d’une augmentation de la consommation d’électricité. Si la part de véhicules électriques reste encore faible aujourd’hui (1.5% du parc automobile en 2021), les dernières prévisions de la branche table sur une proportion de près de 30% à l’horizon 2030. En comptant une stabilisation du parc automobile à 4.7 millions de voitures, un kilométrage annuel moyen de 13’500 km et une consommation moyenne de 18 kWh pour 100 km, cette transition vers l’électromobilité représente une consommation supplémentaire de près de 3.75 TWh d’ici 8 ans. Cette valeur représente environ 6% de la consommation totale en 2021.

 

recharge-voiture-electrique

 

La seconde cause majeure de l’augmentation de la consommation électrique est l’électrification du chauffage des bâtiments. Portée par un programme d’encouragement d’une certaine efficacité (le programme bâtiment de la Confédération), la transition des chaudières à gaz et à mazout vers des pompes à chaleur est en cours depuis quelques années déjà. En 1990, seuls 2% des bâtiments d’habitation étaient équipés de pompes à chaleur. Cette proportion s’élevait à 4.4% en 2000 et presque 18% en 2017. Selon les chiffres de la branche, quelques 600’000 pompes à chaleur devraient être en service en 2030, contre environ 300’000 aujourd’hui. Si ces prévisions se réalisent, l’augmentation de la consommation d’électricité avoisinera 3% de la consommation totale actuelle.

Une forte saisonnalité

Mais contrairement à l’augmentation de consommation liée à l’électrification du parc automobile, qui se répartira uniformément sur l’année, celle engendrée par les pompes à chaleur se concentrera principalement sur la saison d’hiver. Or, c’est justement à cette saison que le risque de pénurie est le plus marqué. En effet, c’est en hiver que la Suisse importe le plus de courant. Sur le premier et le dernier trimestre 2021, ces importations se sont élevées à près de 6 TWh. Et ce chiffre est bien plus représentatif du sérieux de la problématique à laquelle est confrontée la Suisse que le bilan annuel évoqué au début de cet article. En effet, celui-ci prend en compte des exportations estivales importantes.

Cette forte différence saisonnière est en partie due à une consommation plus importante en hiver, mais également à une production plus faible. La Suisse s’appuie en grande partie sur ses barrages alpins et leur production hydraulique. Or, si ceux-ci se remplissent à partir du milieu du printemps avec la fonte des neiges pour atteindre un niveau maximum en automne, ils se vident progressivement à partir du mois d’octobre et atteignent leur niveau le plus bas aux alentours de mars. Ils ne peuvent donc plus jouer pleinement leur rôle de réserve stratégique lorsque l’hiver se termine et que la consommation est encore élevée.

Une stratégie d’approvisionnement remise en question

En plus d’une consommation en hausse et d’une saisonnalité marquée, aussi bien en termes de production que de consommation, la Suisse fait également face à une remise en question de sa stratégie d’approvisionnement. Si l’hydraulique représente le premier pilier de la production d’électricité avec une part d’un peu moins de 60% en 2020, le nucléaire occupe une solide deuxième place avec une contribution de près d’un tiers de la production. Or, la mise hors service de ces centrales nucléaires restantes (Mühleberg ayant été arrêtée fin 2019) est prévue pour 2034 au plus tard selon la Stratégie énergétique 2050 votée en 2017.

Cette baisse de production devait être compensée par un déploiement massif des énergies renouvelables. Or, si le nombre de panneaux solaires installés ne cesse d’augmenter, il est encore loin d’être suffisant pour compenser une sortie du nucléaire. En 2020, plus de 476 MW ont été installés, soit 50% de plus que l’année précédente. Néanmoins, bien que particulièrement encourageante, cette progression représente moins de 1% de la consommation totale annuelle. Quant à l’énergie éolienne, son poids dans le mix électrique Suisse s’élevait à 0.2% en 2020. Bien que les récents succès devant les tribunaux de différents parcs en projet, et notamment celui de Sainte-Croix, permettent d’entrevoir une accélération du déploiement de cette forme d’énergie à forte composante hivernale, il semble peu probable qu’elle puisse jouer un rôle prépondérant d’ici une dizaine d’années.

 

eoliennes

 

Finalement, avec l’abandon en 2021 des négociations avec l’Union Européenne sur un accord cadre institutionnel, l’accord sur l’électricité a également été abandonné. Celui-ci permettait à la Suisse un accès facilité au marché européen et de contribuer ainsi activement au système électrique européen. Sans accord sur l’électricité, la Suisse ne perdra pas totalement son accès à ce marché mais se verra confrontée à des difficultés supplémentaires, aussi bien pour ses importations que ses exportations. De plus, même en dehors de la conclusion de ces accords, il n’est pas certain que les pays voisins puissent continuer à approvisionner la Suisse durant l’hiver. En effet, ces derniers sont également en phase de transition énergétique et pourraient également faire face à des problèmes d’approvisionnement. Dans un tel cas, il n’est pas improbable qu’ils favorisent leurs besoins intérieurs.

Que risque-t-on en cas de pénurie d’électricité

Une pénurie d’électricité comporte plusieurs risques. L’électricité étant un bien (presque) comme un autre, une pénurie aurait nécessairement un impact sur son prix. Si les conséquences directes pèseront sur le budget des ménages, elles seront encore plus grandes pour les entreprises. En effet, pour certaines d’entre elles, l’électricité peut être une charge particulièrement importante. Ces effets pourraient être d’autant plus marqués que l’élasticité de la demande en électricité vis-à-vis de son prix n’est pas aussi grande que celle d’autres biens.

En plus d’une hausse des coûts, la menace d’un black-out est souvent évoquée dans les médias. Si ce risque, par définition, ne saurait être nul, il est nécessaire d’apporter ici plusieurs précisions et de différencier « coupures d’électricité » et « black-outs ». Premièrement, un black-out est un phénomène incontrôlé. Il peut survenir suite à une panne technique telle que le défaut d’une centrale de production ou l’interruption d’une ligne de transport de grande importance. Néanmoins, il faut normalement plus d’une seule panne pour conduire à un black-out. C’est en effet une conjonction d’événements rapprochés et imprévisibles qui conduit à une panne d’une telle ampleur. À ce titre, l’exemple du black-out italien de 2003 est particulièrement parlant.

Mais toutes les pannes ne conduisent pas à des black-outs. Les gestionnaires de réseau surveillent attentivement les flux de puissance et l’équilibre permanent entre la consommation et la production. En cas de pics de surconsommation, ils peuvent activer des centrales de réserve pour augmenter la production. Ils peuvent également, en dernier recours, effectuer des délestages. Ceux-ci se définissent par des coupures ciblées et momentanées, mais néanmoins contrôlées, afin de rétablir l’équilibre entre production et consommation. Une fois le pic de surconsommation passé, les consommateurs privés d’électricité peuvent être à nouveau approvisionnés.

Ainsi, une pénurie d’électricité ne rime pas nécessairement avec une coupure généralisée et incontrôlée touchant une large partie du territoire. Il est néanmoins exact qu’un phénomène de pénurie augmente le risque en limitant les réserves disponibles et réduisant ainsi la marge de manœuvre des gestionnaires de réseaux.

Comment limiter ces risques

Les leviers permettant de réduire le risque de pénurie sont naturellement les mêmes que ceux évoqués plus haut : la consommation et la production d’électricité. En ce qui concerne cette dernière, il est absolument primordial de renforcer les capacités en Suisse. Car seule une production locale permet une réelle autonomie énergétique et la garantie de pouvoir assurer l’approvisionnement sans dépendre de nos voisins. De ce point de vue, en Suisse, seules les énergies renouvelables telles que le solaire, l’éolien, l’hydraulique ou encore la géothermie, peuvent être qualifiées de réellement locales. En effet, autant le nucléaire que les énergies fossiles reposent sur des combustibles dont la Suisse ne dispose pas sur son sol. Dans ce contexte, l’éolien ou le photovoltaïque alpins, avec leur production hivernale, sont des éléments particulièrement intéressants.

 

Parc solaire flottant des Toules © Romande Energie

 

Il est à noter que les énergies renouvelables, en plus de leur caractère local, possèdent un autre avantage sur le nucléaire, également parfois évoqué comme une solution non émettrice de carbone : la décentralisation. Par nature, les énergies renouvelables sont intégrées au réseau sous la forme de petites unités, de quelques centaines de kW pour le photovoltaïque à quelques dizaines de MW pour l’éolien. En comparaison, une centrale nucléaire présente une puissance nominale exprimée en GW, soit 1000 fois supérieure. Or, afin de pouvoir garantir le maintien de l’équilibre, il est nécessaire de garder en réserve une capacité de production au moins égale à celle de la plus grande unité actuellement en activité, ceci de manière à pouvoir combler une éventuelle avarie. Ainsi, combler le déficit de production à l’aide d’une nouvelle centrale nucléaire nécessiterait le déploiement parallèle de capacités de production au moins équivalentes. À l’opposé, s’appuyer sur des unités de production non seulement renouvelables mais également de taille plus modeste permettrait de réduire les besoins en capacité de réserve, la probabilité d’une panne simultanée de nombreuses petites unités de production étant réduite.

Le stockage à long terme de l’énergie est également une solution. De ce point de vue, la Suisse possède en ses nombreux barrages un atout de taille. Avec une capacité totale de près de 9 TWh, ceux-ci pourraient constituer une immense réserve stratégique. En maintenant suffisamment d’eau dans les barrages durant la période hivernale, la Suisse pourrait significativement améliorer sa situation. Bien sûr, cela impliquerait de ne pas turbiner cette eau durant les périodes de pointes, comme actuellement, et réduirait les performances économiques des centrales hydrauliques. Il serait alors nécessaire de rétribuer les exploitants de barrages non plus pour l’énergie qu’ils produisent mais pour l’énergie qu’ils garderaient en réserve. Cette idée a été récemment évoquée par Simonetta Sommaruga, Conseillère Fédérale en charge de l’énergie, comme une mesure pouvant être appliquée à très court terme.

 

Barrage de l’Hongrin © Romande Energie

 

Toujours du point de vue des sources d’approvisionnement, malgré l’échec des premières négociations, consolider l’accès au marché européen reste une solution envisageable au sens où elle ne rencontre pas de difficultés techniques. De plus, elle pourrait être mise en application en un temps relativement restreint, du moins en comparaison du temps nécessaire à la construction d’une nouvelle centrale nucléaire. La Suisse pourrait ainsi pleinement réaliser le potentiel que lui donne sa situation idéale en plein cœur de l’Europe.

Finalement, il est également particulièrement important de rappeler qu’il est possible d’agir sur la consommation. L’efficacité énergétique, qui consiste à réduire la consommation d’énergie sans impacts négatifs sur le confort ou la production de biens, est d’ailleurs un axe important de la Stratégie énergétique 2050. Investir dans des installations moins gourmandes en énergie peut s’avérer rentable à long terme, ceci d’autant plus que de nombreux programmes d’accompagnement et d’encouragement existent.

Conclusion

Même s’il a pu être quelque peu amplifié sous la loupe médiatique, le risque de pénurie d’électricité en Suisse à moyen, voire court terme, est bien réel. Néanmoins, des solutions existent. Les technologies capables de produire une énergie renouvelable et locale sont déjà sur le marché. Elles ont atteint leur pleine maturité et n’attendent que leur déploiement à plus large échelle. En ce sens, miser sur l’innovation, comme on peut l’entendre parfois, n’est pas une solution adaptée à une problématique aussi actuelle.

La solution relève donc plus de la politique et du choix de société que de la technique. Dans l’optique de réduire le risque de pénurie et de garantir la sécurité d’approvisionnement, il est ainsi indispensable d’accélérer le développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétiques en encourageant les investissements et en levant les barrières institutionnelles et légales existantes. Dans cette optique, la proposition de Mme Sommaruga de réduire les voies d’opposition aux parcs éoliens et hydrauliques va dans la bonne direction.

Finalement, les risques de pénurie, bien que réels, ne doivent pas freiner l’électrification de la mobilité ou de la production de chaleur des bâtiments. Car, comme mentionné plus haut, outre son faible bilan carbone, l’électricité renouvelable est, en Suisse, la seule forme d’énergie pouvant être produite localement et permettant de s’affranchir autant que possible des importations. Comme l’a tristement montré l’actualité internationale récente, maintenir notre dépendance aux énergies fossiles étrangères ne nous mettra pas à l’abri des pénuries et maintiendra nos coûts d’approvisionnement à la merci des aléas du marché, avec tous les risques que cela comporte.

 

Christian Rod

Expert indépendant

énergie

Comment Romande Energie participe à la stabilité du réseau suisse

Le développement des énergies renouvelables intermittentes, telles que le photovoltaïque et l’éolien, modifie profondément le système électrique suisse. La variabilité de leur production augmente les besoins d’équilibrage du réseau s’appuyant sur des sources d’énergie pilotables. Romande Energie a récemment équipé trois de ses centrales hydrauliques de systèmes permettant de répondre rapidement à ces variations de production et participe désormais encore plus activement à la stabilité du réseau national.

La stabilité du réseau et les services système

On entend par « réseau électrique » l’ensemble des infrastructures qui permettent d’acheminer l’énergie électrique produite dans des centrales jusqu’aux consommateurs finaux. Si le grand public connaît principalement les lignes aériennes qui traversent les campagnes, le réseau ne s’arrête pas aux seuls fils électriques. Il comprend également des transformateurs, des éléments de sécurité et aussi de nombreux systèmes permettant sa surveillance et son contrôle. Car le réseau électrique est en permanence observé de près afin de garantir son bon fonctionnement. À la différence des autres infrastructures de distribution, telles que les réseaux d’eau ou de gaz, le réseau électrique présente la particularité de devoir maintenir sans cesse l’équilibre entre production et consommation. À chaque instant, la quantité d’énergie qui y est injectée doit être aussi proche que possible de celle qui en est soutirée. Une différence significative entre la consommation et la production entraînerait une variation de la fréquence et par conséquence le dysfonctionnement de nombreux appareils conçus pour fonctionner à une fréquence de 50 Hz.
En Suisse, la mission de maintenir la stabilité du réseau est confiée au gestionnaire national du réseau de transport : SwissGrid. En plus de construire et d’opérer les lignes à hautes tensions permettant de transporter l’électricité sur de longues distances, cette société gère les « services système » dont le but est d’assurer l’équilibre permanent entre production et consommation. Il existe trois types de services système : primaires, secondaires et tertiaires. Les services système primaires sont caractérisés par des temps d’intervention très courts et permettent un réglage fin. À l’opposé, les services système tertiaires font intervenir des quantités d’énergie bien plus importantes sur des durées plus longues et sont ainsi destinés à un suivi plus « grossier » des variations. Finalement, les services système secondaires se situent entre ces deux extrêmes et complètent ainsi les moyens d’actions de SwissGrid.

Concrètement, lorsqu’un écart de fréquence est constaté, SwissGrid demande à ses partenaires de modifier leur production d’électricité. Si la fréquence est trop haute, la production devra être réduite. Si au contraire la fréquence est trop basse, il sera nécessaire d’augmenter la quantité d’énergie injectée dans le réseau afin de ramener la fréquence à sa valeur nominale. En échange de leur participation, les producteurs d’électricité participant à l’équilibrage sont dédommagés par SwissGrid grâce aux contributions versées par les consommateurs finaux au travers de leurs factures d’électricité.

Les 3 centrales hydrauliques de la cascade de l’Orbe

Romande Energie exploite trois centrales hydrauliques au fil de l’eau sur la rivière de l’Orbe. La plus en amont est la centrale de la Dernier, à Vallorbe. Située à proximité des grottes et des sources de l’Orbe, cette centrale plus que centenaire d’une capacité de 28 MW turbine également les eaux des lacs de Joux et Brenet dont elle a pour mission de réguler les niveaux. Elle produit l’équivalent de la consommation de quelques 8300 ménages chaque année. Quelques kilomètres plus bas, à proximité de la commune de Ballaigues, se trouvent le barrage du Day, retenant plus de 700’000 m3 d’eau dans le lac du Miroir, puis la centrale des Clées, la plus puissante des centrales hydrauliques de Romande Energie, construite en 1955. Finalement, en amont d’Orbe se trouvent la centrale de Montcherand et son bassin de compensation amont qui permet de réduire les variations de débit en provenance de la centrale des Clées.

Ces trois centrales ont récemment été équipées afin de pouvoir participer aux services système grâce à une exploitation astucieuse de leur configuration particulière.

Utilisation pour les services système

Toutes les centrales électriques pilotables, ce qui signifie que leur production peut être contrôlée dans une certaine mesure, sont opérées de manière à optimiser leur rentabilité. Cela implique typiquement une augmentation de la production autour des heures durant lesquelles le prix de l’électricité est le plus élevé, par exemple autour du pic de consommation de midi.

La participation aux services système nécessite une modification du mode de fonctionnement. En effet, la production de la centrale doit pouvoir être adaptée à tout moment selon les besoins de SwissGrid et pendant une semaine entière pour les services système secondaires. Cela veut dire que, durant la période pendant laquelle la centrale est susceptible d’être activée, son fonctionnement est généralement maintenu dans un état intermédiaire de manière à permettre son augmentation ou sa diminution à chaque instant. Le fonctionnement normal de la centrale est donc passablement perturbé, c’est pourquoi les partenaires de SwissGrid prêts à répondre aux sollicitations sont rémunérés, même s’ils ne sont pas nécessairement activés.

Dans une centrale au fil de l’eau, la production est ajustée en agissant sur le débit d’eau orienté vers la turbine qui entraîne l’alternateur. Ainsi, en déroutant plus ou moins d’eau vers les groupes de génération, on ajuste la production aux besoins de SwissGrid. Dans le cas d’une centrale unique, l’énergie portée par l’eau déroutée des groupes de génération serait perdue. Mais l’agencement particulier des ouvrages des centrales de l’Orbe, et notamment la présence du barrage du Day, permet de réduire cette perte d’énergie. En effet, de l’eau qui ne serait pas turbinée à la centrale de la Dernier pourrait l’être plus tard dans l’une des centrales en aval. Dans ce contexte, la retenue du barrage du Day, et dans une moindre mesure celle du bassin de compensation de la centrale de Montcherand, amènent une plus grande flexibilité temporelle et évitent les pertes d’énergie.

barrage-du-day

Barrage du Day

Mais si ajuster le débit d’eau pour ajuster la production d’électricité et, au final, équilibrer le réseau, peut paraître simple, la mise en œuvre de ce principe s’avère plus complexe. SwissGrid mesure à chaque instant la fréquence du réseau et décide ensuite si, et à quel point, la production des différents partenaires doit être modifiée afin de garantir l’équilibre. Bien entendu, ce choix se fait sur des bases techniques mais également en tenant compte du résultat de la mise aux enchères de la participation aux services système. Les consignes correspondantes sont ensuite envoyées, au travers d’un protocole de communication dédié, à chaque partenaire qui les réceptionne dans leur centre de conduite. Là, les dispatchers étudient la manière optimale de répondre à cette consigne. Ils déterminent ainsi quelles centrales doivent être activées et selon quel plan, en prenant en compte de nombreux éléments tels que les prévisions de débits. Ces plans d’opérations sont ensuite renseignés dans le système de télé-conduite, qui permet d’observer et de piloter les différents éléments du réseau, qui le transmet jusqu’aux centrales. Finalement ils sont interprétés par des automates qui agissent sur les injecteurs chargés d’ajuster le débit d’eau orienté vers les turbines. Dans le cas des centrales de l’Orbe, les ordres transmis par le système de télé-conduite aux centrales sont rafraîchis toutes les 3 secondes, permettant de répartir astucieusement et continuellement les consignes de SwissGrid sur les trois centrales, d’assurer l’équilibre hydraulique du système et d’éviter ainsi des pertes d’énergie.

L’équilibre du réseau étant primordial pour la fiabilité du système et la sécurité d’approvisionnement, il est particulièrement important d’assurer cette fiabilité tout au long de la chaîne. Pour cette raison, les centrales désirant participer aux services système doivent subir une certification complète afin de pouvoir proposer effectivement leurs services. Cette certification prend la forme d’une sorte d’examen lors duquel SwissGrid envoie une consigne « artificielle » et vérifie que celle-ci est bien suivie. Obtenue à l’automne 2021 par Romande Energie, cette certification permet désormais aux centrales de la cascade de l’Orbe de participer encore plus activement à la transition énergétique.

Perspectives

La certification des centrales au fil de l’eau de la cascade de l’Orbe pour une participation aux services système a requis un savoir-faire particulier développé en interne par Romande Energie. En effet, si les caractéristiques des centrales hydroélectriques les rendent particulièrement adaptées à la stabilisation du réseau, les grandes centrales à accumulation sont plus traditionnellement utilisées en raison de leur plus grande flexibilité.

Si Romande Energie était déjà active dans le domaine de la stabilisation de la tension du réseau, sa participation au maintien de la fréquence au travers de ses trois usines hydrauliques est une première pour l’entreprise. Et le succès de ce projet pionnier, qui redonne de la valeur à ces ouvrages, ouvre de nombreuses perspectives. La première est la certification des autres ouvrages hydroélectriques de Romande Energie. Des projets sont déjà à l’étude sur les centrales de la Peuffeyre, à Bex, et celle de Vouvry, turbinant les eaux du lac Tanay. Mais ce savoir-faire pourrait également être appliqué aux nombreuses centrales au fil de l’eau qui valorisent l’eau des rivières du pays, grâce à la conclusion de partenariats avec leurs opérateurs.

Les services système seront amenés à prendre une importance toujours grandissante dans le système électrique suisse. Avec une transition énergétique dont le pilier principal est le photovoltaïque, une énergie propre mais par nature intermittente, le maintien de l’équilibre entre production et consommation nécessitera plus de centrales renouvelables capables de suivre ces variations. Car l’alternative est l’utilisation de centrales à gaz, particulièrement flexibles, mais dont l’empreinte écologique est bien supérieure à celle des centrales au fil de l’eau. En ce sens, l’utilisation des centrales de La Dernier, des Clées et de Montcherand pour la stabilisation du réseau représente un pas de plus vers une production électrique plus durable.

 

Christian Rod

Expert indépendant

énergie

CSEM : le photovoltaïque en question

Basé à Neuchâtel, le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), mène des activités de recherche et développement dans les domaines de la micro-fabrication de précision, de la numérisation et des énergies renouvelables. Rencontre avec Bertrand Paviet-Salomon, group leader des développements des cellules solaires au silicium cristallin au CSEM.

À sa création en 2013, la division photovoltaïque du CSEM comptait une vingtaine de collaborateurs ; ils sont aujourd’hui plus de 80, répartis dans des équipes actives sur des technologies différentes. Leurs travaux couvrent ainsi toute la chaîne de valeur de l’énergie photovoltaïque : de la recherche et développement aux questions de production, en passant par l’intégration, le stockage et la gestion du réseau.

Bertrand Paviet-Salomon est docteur en photovoltaïque. Il est à la tête d’une équipe de 12 personnes dont l’activité principale est de développer des cellules solaires intégrant le silicium cristallin. Nous avons voulu en savoir plus sur les projets en cours et les innovations.

 

bertrand-paviet-salomon

En préambule, pourriez-vous nous livrer votre sentiment général sur la situation actuelle du photovoltaïque ?

Le Covid et les événements récents en Ukraine ont mis en lumière notre forte dépendance énergétique. Jusqu’à récemment, il était par exemple admis par certains que l’Europe assure la recherche et le développement en matière de photovoltaïque et que la Chine, usine du monde, se charge de la production. Mais aujourd’hui, pour des questions de sécurité d’approvisionnement et de relations politiques, l’Europe souhaite rapatrier toutes les étapes de production. On sent l’envie de reconstruire en Europe toute la chaîne de valeur. Du côté des acheteurs, des propriétaires, on sent également une prise de conscience, un désir de produire local et bas carbone. On réalise que ce n’est pas viable de promouvoir les énergies renouvelables tout en important des marchandises venues de l’autre bout du globe. Ce changement de paradigme ouvre de grandes possibilités au CSEM. Il nous permet d’accompagner des entreprises locales dans leur mise sur le marché de produits solaires, des fabricants de cellules aux fabricants de modules.

L’actualité, aussi violente soit-elle, serait une bonne nouvelle pour les questions de durabilité ?

Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est une bonne nouvelle, mais tant le Covid que le conflit en Ukraine obligent nos décideurs politiques à reconsidérer rapidement leurs positions sur l’approvisionnement énergétique en Europe. Mais c’est l’optimiste qui vous parle ; le réaliste dirait plutôt qu’il va falloir du temps pour cela. Aujourd’hui, la chaîne de production photovoltaïque n’existe plus qu’à petite échelle en Europe et il y a beaucoup à reconstruire. Et on prend une double peine parce que, non seulement on doit racheter à la Chine des technologies que nous avions développées en Europe il y a quinze ans, mais nous devrons en plus les remettre aux normes européennes, sous peine de ne pas pouvoir utiliser le résultat des productions. Le CSEM et le PV-Lab (Laboratory of photovoltaics and thin-films electronics) de l’EPFL ont collaboré étroitement avec le groupe Suisse Meyer Burger. Il est l’un des seuls groupes à redévelopper massivement la production de cellules et modules solaires en Europe, basées sur des innovations introduites à Neuchâtel. Le but est d’arriver rapidement à la production annuelle de plusieurs gigawatts de panneaux.

Sans transition, parlons cellules solaires. Votre équipe travaille à leur meilleure intégration. Sur quoi portent vos recherches ?

Dans la division photovoltaïque de manière générale, le moteur est d’améliorer constamment le rendement des cellules solaires, afin de rester compétitifs sur le marché et de soutenir l’industrie solaire. Pour cela, nous travaillons sur deux axes : les cellules photovoltaïques à pérovskite et celles en silicium cristallin. Si le deuxième matériau est moins coûteux et plus mature, il permettra au mieux d’atteindre les 29% de rendement de conversion au niveau des cellules solaires. La technologie combinant pérovskite et silicium cristallin, elle, bien qu’encore émergente, est l’une des seules capables de dépasser les 30% de rendement. Il faudra toutefois encore quelques années de recherche et développement avant sa mise sur le marché.

On a également au CSEM une innovation technologique sur ce qu’on appelle des cellules à contact arrière. C’est la technologie qui tire le meilleur parti du rendement potentiel du système cristallin à simple jonction. Son efficacité est en dessous de 30%, mais sa mise sur le marché est palpable. Nous sommes actuellement en phase de production pilote d’une centaine de mégawatts d’ici à deux ans avec un partenaire Suisse. La mise sur le marché est prévue dans moins cinq ans. Pour comparaison, dans cinq ans, la pérovskite en sera peut-être seulement à une production préindustrielle.

Vous ouvrez également des possibles en matière de panneaux solaires, avec des formes et des couleurs différentes.

On cherche en effet à les intégrer de manière plus esthétique, notamment en jouant sur les couleurs. Les projets Kaleo Solar (intégration d’une image en haute définition au cœur d’un panneau solaire) et la rénovation «Schutz & Rettung» à Zürich (toit solaire coloré), en partenariat avec Suisse 3S Solar Plus et Solaxess en sont de bons exemples.

Projet Kaleo – La technologie développée par le CSEM, en partenariat avec la Banque Cantonale Neuchâteloise (BCN), permet d’intégrer une image en haute définition au cœur d’un panneau solaire. Kaleo offre ainsi de nouvelles perspectives en matière d’affichage et d’architecture. Source : Kaleo Solar / Photo : Kaleo-Solar.ch _BCN _CSEM SA _Guillaume Perret

 


Schutz & Rettung_Lors de la rénovation du toit du siège du « Schutz & Rettung » (service de secours et de sauvetage) à Zürich, des toits solaires colorés adaptés aux bâtiments classés monuments historiques ont remplacé les tuiles. Le bâtiment possèdedésormais l’un des plus grands toits solaires colorés d’Europe. Source et photo : 3S Solar Plus AG

 

On vise également à multiplier les applications, en développant des matériaux flexibles et plus légers. Il faut savoir que le poids au mètre carré d’un panneau solaire est de 15 à 20 kg. Si les centrales solaires sont au sol (champs solaires), ça ne pose pas de difficulté. Mais lorsque vous souhaitez en installer sur votre toit, sur votre façade, sur votre balcon, voire sur un avion – comme sur les ailes du fameux SolarStratos –, ça se complique. Toute l’ingénierie du CSEM est de minimiser le poids tout en conservant des propriétés mécaniques suffisantes, pour des panneaux qui doivent résister à la grêle, à la charge mécanique et au fort cyclage thermique (élévations et baisses successives rapides de la température du module). De plus, ils doivent être déployables partout : sur terre, sur mer et dans les airs. Pour maximiser la production, on effectue des variations de l’architecture du panneau solaire.

Varier l’architecture du panneau solaire, qu’est-ce que cela veut dire ?

Je vous donne un exemple : dans la grande majorité des cas, les panneaux solaires sont faits avec un verre transparent sur la face avant – productrice d’énergie – et un film de polymère opaque à l’arrière. Mais sous certaines conditions, on pourrait utiliser la réflectivité de la surface qui se trouve en dessous des panneaux solaires. En hiver, par exemple, pourquoi ne pas se servir de la lumière qui se réfléchit sur la neige ? On parle alors de technologie bifaciale, avec une énergie produite avec la face avant aussi bien qu’avec la face arrière. Un autre exemple où l’architecture du panneau peut être modifiée, c’est l’agrivoltaïque. L’idée est de combiner productions agricole et photovoltaïque, sans mettre en compétition terres agricoles et champs solaires. On installe donc des panneaux solaires qui laissent passer la lumière pour les plants, tout en produisant de l’énergie.

Le CSEM travaille également sur le stockage et l’utilisation de l’énergie. Quelles sont les questions soulevées ?

Le stockage apparaît comme nécessaire dans nos sociétés qui compteront un nombre croissant d’énergies intermittentes. Se posent des questions assez classiques, comme : comment avoir des batteries avec un ratio capacité de stockage / poids favorable ou comment prédire de manière précise l’énergie restante dans la batterie ? On se questionne également sur la manière la plus fiable de prédire la production des panneaux solaires, en fonction des variations météo. Cela passe par des algorithmes mathématiques de plus en plus évolués. On apprend du passé en se basant sur les algorithmes d’apprentissage, mais on profite des avantages du présent : les installations photovoltaïques induisent beaucoup d’installations indépendantes sur le territoire, ce qui permet au final un maillage assez précis de la météo locale en temps réel et à l’échelle d’un pays.

Il semble que le cuivre soit envisagé pour remplacer l’argent dans la fabrication des cellules photovoltaïques. Pourquoi ?

Vous soulevez une de nos thématiques prioritaires : la durabilité des panneaux solaires, notamment des matériaux nécessaires à leur fabrication. À l’heure actuelle, on utilise des matériaux à base de métal d’argent pour déposer les contacts métalliques des cellules solaires. Or le prix de l’argent a tendance à fortement fluctuer. De plus, si on déploie le solaire comme planifié dans les 10 ou 20 ans, l’industrie photovoltaïque pourrait consommer chaque année la quasi-entièreté des ressources mondiales annuelles disponibles d’argent métal. Or, ce n’est pas tenable, car d’autres industries, minières notamment (luxe, semi-conducteurs) en ont également besoin. Le cuivre peut alors être envisagé comme matériau de remplacement : il est beaucoup plus abondant, meilleur marché et permet de réduire les pertes opto-électriques des cellules. Il possède tous les atouts pour améliorer la durabilité de l’énergie solaire. Le concept est évoqué depuis une dizaine d’années, mais c’est aujourd’hui qu’on sent un réel intérêt de la part des industriels. Le CSEM a une expertise reconnue à l’international sur cette question. Nous sommes un des rares instituts à appliquer un procédé global de fabrication de cellules avec du cuivre viable industriellement.

 

Joëlle Loretan

Journaliste

communes

Autonomie énergétique, mode d’emploi pour les communes

Comment développer son potentiel d’énergie renouvelable et augmenter son autonomie ? Cette question, déjà centrale dans le cadre de la transition, devient désormais plus qu’essentielle dans le contexte de la guerre en Ukraine. Relevé il y a longtemps, le problème de la dépendance énergétique nécessite une refonte du système de production et d’approvisionnement. Voici comment les communes peuvent agir.

Si la transition énergétique nécessite de tendre vers l’autonomie, les récents événements en Ukraine nous rappellent à quel point la dépendance aux hydrocarbures provenant d’autres pays est inquiétante. Dans le cadre du conflit actuel, il est évidemment compliqué de continuer à s’approvisionner, même indirectement, en hydrocarbures russes, notamment pour ne pas subir les effets de levier économiques engendrés par l’éclatement du conflit. Pour rappel, plus d’un tiers du gaz naturel acheminé en Europe par gazoduc provient de Russie (Le Temps, mars 2022).

Les estimations suisses indiquent par ailleurs que près de la moitié du gaz utilisé dans notre pays proviendrait d’exploitations russes. En Suisse romande, cette part a oscillé autour de 25% l’année passée, selon Gaznat. Enfin, notons encore qu’en 2020, le gaz représentait 15,1% de la consommation finale dans le mix énergétique helvétique.

Dans ce cadre, tendre vers un paradigme d’autonomie devient particulièrement urgent. Précisons encore qu’autonomie ne signifie pas autarcie – modèle où l’on se coupe du réseau. L’idée de l’autonomie étant de produire son énergie et de pouvoir en réinjecter le surplus dans le réseau, auquel on reste bien sûr connecté, tout en pouvant aussi s’y alimenter en cas de production propre insuffisante. En Suisse, le pouvoir fédérateur dont bénéficient les communes pourrait jouer un rôle décisif. Proches des habitants et impliquées dans la concrétisation territoriale des incitations durables poussées aux échelles cantonales et fédérales, les communes constituent en quelque sorte un maillon stratégique. Pour ce faire, plusieurs scénarios sont à envisager.

Mobilisation citoyenne

Selon sa taille et son budget, une commune ne bénéficie pas forcément d’une task force à l’interne pour opérer sa transition énergétique avec succès. Dans ce cas, il reste tout à fait possible de solliciter les services et l’expertise d’acteurs énergétiques, tels que producteurs, distributeurs mais aussi gestionnaires de réseau. Autrefois cantonnés à des opérations industrielles de plus ou moins grande envergure, ces acteurs ont progressivement fait évoluer leur panel de services pour s’adresser au grand public également. Un pivot devenu essentiel, en particulier dans le cadre de la transition énergétique, alors que les consommateurs deviennent producteurs à leur tour.

Un des modèles illustrant cette approche consiste pour une commune à mandater un expert énergétique afin de proposer ses services aux habitants, à l’image du programme « Ma Commune et moi ». Il s’agit d’un coaching énergétique personnalisé qui permet à la population de comprendre quelles démarches entreprendre pour diminuer concrètement son empreinte carbone et quels types de programmes de subventions il est possible de solliciter. « L’idée consiste à favoriser une approche éducative, d’information et de sensibilisation, visant notamment à faire changer les comportements au niveau individuel pour finalement engendrer un effet collectif. », précise Philippe Corboz, responsable de produits destinés aux collectivités publiques au sein de Romande Energie.

autonomie-energetique-communes

Autre levier à activer, la sollicitation de l’engagement des citoyens. Objectif : sonder les habitants pour comprendre leurs souhaits et préférences en matière de durabilité ou encore leur proposer de faire partie intégrante d’un projet durable mené à l’échelle communale.

« Il est même intéressant de pousser la logique un cran plus loin. », lance Stéphane Genoud, professeur responsable du Management de l’énergie à HES-SO Valais-Wallis. « En observant les modèles gagnants en termes de durabilité, on remarque que le cas de figure dans lequel les démarches se concrétisent le mieux consiste à ouvrir le capital des infrastructures durables aux citoyens. En Allemagne ou encore au Danemark, les régions qui sont parvenues à devenir autonomes énergétiquement sont des endroits au sein desquels la population est allée rencontrer les autorités locales afin de demander des changements concrets. Parmi eux : le fait de devenir acteur, décisionnaire et propriétaire des infrastructures concernées. Au Danemark, sur l’île de Samsø, les habitants sont par exemple propriétaires d’un parc de plusieurs dizaines d’éoliennes depuis 1998. L’île est autonome au niveau énergétique parce que les habitants ont eu la possibilité de s’impliquer. En Suisse, tant que les décisions et projets seront poussés par les distributeurs ou les gestionnaires de réseau, il sera difficile de reproduire ce cas de figure. Surtout dans le contexte actuel de la décentralisation qui, à mon sens, ne peut pas s’effectuer de manière industrielle. ».

Quelques exemples suisses vont dans ce sens. Sans encore détenir le capital durable, certaines populations ont soutenu la mise en place d’un réseau de chauffage à distance initiée par leur commune en s’engageant à s’y raccorder. Le modèle, qui se distingue par sa vision fédératrice, a notamment fait ses preuves en Valais.

Un village d’irréductibles Conchards résiste encore et toujours au mazout

Remplacer les chaudières à mazout de toute une commune par un système de chauffage à distance (CAD) n’est pas chose aisée, encore moins en milieu alpin. À Ernen, dans la vallée de Conches, cette transition a pourtant été effectuée avec succès. La transformation durable du village, notamment initiée par l’ancienne présidente Christine Clausen, représentait un défi complexe. Car les travaux ont dû se dérouler dans de minces ruelles, au sein d’une région de montagne qui compte de nombreuses habitations de petite envergure.

« Entre 2011 et 2014, nous avons raccordé plus de 300 logements à notre CAD. Chaque année, cette infrastructure nous permet d’économiser 300’000 litres de mazout. Outre l’aspect durable, la démarche comporte une forte valeur ajoutée d’un point de vue économique. Le projet aide en effet à maintenir des emplois sur place, notamment dans l’entreprise Forst Goms chargée de la coupe de bois local qui alimente le CAD. ».

Modèle économique gagnant

L’investissement de 5 millions de francs nécessaire à la transformation, supporté par la société coopérative fondée pour le projet, devrait être amorti d’ici quelques années, permettant ainsi aux habitants de profiter d’une réduction des coûts significative par rapport à l’ancien système de chauffage à mazout.

L’union fait la force

Sans forcément se limiter à leur propre territorialité, les communes ont également intérêt à développer des synergies et des regroupements plus larges. Cela dans le but de joindre leurs forces ainsi que leur budget. Souvent proches les unes des autres, les communes d’une même région peuvent, via des groupes de travail communs, mener des travaux conjoints visant par exemple à mutualiser l’achat ou la construction d’infrastructures durables.

« Un modèle qui a d’ailleurs largement fait ses preuves. », ajoute Stéphane Genoud. « Le fait de se regrouper entre communes d’une même région permet en effet de réaliser des appels d’offres en commun, et donc de bénéficier de meilleurs prix. Ce que nous avons par exemple fait dans le cadre de GROUP-IT – un projet de recherche lancé par la HES-SO Valais-Wallis et soutenu par l’Office Fédéral de l’Energie (OFEN) – pour les communes du Parc naturel régional Gruyère Pays-d’Enhaut. ».

On l’aura compris, dans l’optique de tendre vers un paradigme énergétique basé sur l’autonomie régionale, les communes peuvent activer des leviers décisifs. Et dans le contexte de la décentralisation, il devient de plus en plus intéressant et pertinent de se tourner davantage vers les premiers concernés : les habitants. Former des synergies économiques durables avec la population constitue peut-être la clé pour mener à bien la transition. Dans ce sens, si le rôle des industriels reste évidemment essentiel, leur positionnement pourrait être amené à changer. Car le marché énergétique de demain doit certainement appartenir davantage aux consomm’acteurs.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

alimentation

Manger mieux pour le climat

Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), environ un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) proviennent du secteur de l’alimentation. En Suisse, ce chiffre est estimé par l’Office fédéral de l’environnement à 28%. D’où viennent exactement ces impacts, mais surtout comment faire pour les réduire ? Tour d’horizon de la problématique et présentation de solutions pour un système alimentaire durable.

Impact climatique des aliments

Viande et produits d’origine animale

Tous les aliments n’émettent pas la même quantité de gaz à effet de serre. Dans le panier moyen suisse, la viande et les produits d’origine animale produisent à eux seuls près de la moitié de l’impact environnemental lié à l’alimentation.

mieux-manger-pour-le-climat

Au niveau mondial, jusqu’à 83% des terres cultivables servent à élever du bétail alors que cela ne représente que 18% des calories consommées dans le monde. Dans de nombreux pays, l’élevage contribue à la déforestation car les terres boisées sont rasées soit pour en faire des zones de pâturage pour le bétail, soit pour produire des cultures qui sont ensuite utilisées pour nourrir les animaux, très souvent du soja. La déforestation libère une grande quantité de GES et diminue la quantité de CO2 absorbées ; c’est une double peine.

L’impact des produits d’origine animale en Suisse représente la moitié de l’impact de notre alimentation, et il dépasse largement nos frontières nationales. 65% de la production de viande et 20% des produits laitiers suisses dépendent des importations de fourrage, en majorité du soja. De plus 20% de la viande consommée en Suisse est d’origine étrangère.

Selon le WWF Suisse, adopter un régime végétarien diminue notre impact lié à l’alimentation de 24%. Un régime végétalien (vegan) le réduit même de 40% (par rapport à la moyenne suisse). Mais commencer par réduire la quantité de viande ou le nombre de repas carnés peut déjà avoir un impact significatif. Au niveau des produits laitiers, il est également possible de remplacer le lait de vache par du lait d’avoine suisse dont le bilan est bien moindre. Le régime « flexitarien », qui réduit la consommation de viande et de produits d’origine animale permet déjà de diminuer notre bilan de 15%.

mieux-manger-pour-le-climat

Transport et origine des produits

Le transport ainsi que la provenance des produits impactent également de manière importante le bilan carbone de notre alimentation. Il n’y a donc pas que les produits d’origine animale qui produisent une grande quantité de GES. Prenons pour exemple un kilo d’asperges : si ces dernières viennent en camion depuis l’Espagne, le bilan carbone augmente de 50% en comparaison avec des asperges suisses. Et pour des asperges péruviennes transportées par avion, on multiplie carrément l’impact climatique par quinze ! Ainsi, quand il faut 0.3 litre de pétrole pour produire un kilo d’asperges suisses en mai, on passe à 5 litres pour un kilo d’asperges péruviennes transportées par avion pour remplir nos étals au mois de février.

La distance joue donc un rôle, mais l’aspect le plus important reste le moyen de transport. Pour évaluer l’impact environnemental des transports, on utilise le « kilomètre alimentaire » qui permet de calculer la quantité de CO2 émise pour transporter une tonne d’aliments sur un kilomètre. Par exemple le transport par cargo émet 15 à 30g de CO2 par tonne au kilomètre alors que l’avion émet 570g à 1’580g de CO2 par tonne au kilomètre. C’est quarante fois plus !

Modes de production

Les modes de production ont eux aussi un impact important. Intéressons-nous par exemple au café. Ce dernier nous vient de loin, on le sait bien : Brésil, Colombie, Éthiopie ou encore Vietnam. Cependant ce n’est pas le transport qui pèse le plus dans son bilan carbone, cet aspect ne représente en effet que 5% à 10% de l’empreinte totale. La demande en café ayant beaucoup augmenté ces dernières décennies, elle a entraîné une augmentation des plantations de café – en monoculture gourmande en intrants chimiques – aux détriments d’hectares de forêt vierge. La transformation des grains de café avant consommation est également un processus complexe qui demande une grande quantité d’énergie. Tout ceci explique le bilan carbone pharaonique du kilo de café qui se rapproche de celui du kilo de bœuf ! Le chocolat n’est pas en reste puisque son bilan carbone est très similaire à celui du café.

Plus proche de chez nous, les serres chauffées sont également des grandes émettrices de carbone, un haricot suisse sous serre chauffée aux énergies fossiles produit 15 fois plus de CO2 qu’un haricot suisse en plein air. Et pour un haricot suisse congelé, c’est quatre fois plus d’énergie consommée qu’un haricot frais. Les produits ultra-transformés et ultra-emballés ont aussi un impact, notamment à cause de l’énergie utilisée pour leur production.

mieux-manger-pour-le-climat

Gaspillage alimentaire

Le type d’aliments, la production, le transport, tous ces éléments ont un impact. Il en est encore un qui pourrait facilement être évité : le gaspillage alimentaire.

Portions trop grandes, fruits difformes ou trop laids, produits périmés : les raisons de jeter des aliments sont innombrables, mais souvent infondées. Ainsi, sur 100 pommes de terre récoltées, seules 34 seront effectivement consommées par l’homme. Les 66 autres, même parfaitement comestibles, sont éliminées ou utilisées comme nourriture animale. Le gaspillage alimentaire est également un gâchis de ressources, d’argent et d’énergie. Pas moins de 2,8 millions de tonnes de denrées alimentaires sont perdues chaque année en Suisse, soit environ un tiers de toutes les denrées alimentaires achetées en Suisse. Cela correspond à 330 kilos par personne et par an. Le plus grand responsable du gaspillage alimentaire est la consommateur (38%), loin devant les étapes de production ou de transformation.

mieux-manger-pour-le-climat

Solutions

Mais alors, que pouvons-nous faire concrètement ? Tous ces faits implacables et ses chiffres ont de quoi nous faire tourner la tête. Mais pas de panique, des actes concrets et simples permettent de réduire l’impact climatique de notre alimentation.

Collectivités publiques et entreprises

Les collectivités publiques et les entreprises, ont également un rôle à jouer pour limiter l’impact environnemental de l’alimentation. Rien qu’en Suisse romande, chaque année plus de 50 millions de repas sont servis dans la restauration collective publique et parapublique. Les communes ou les cantons ont donc en main un levier d’action important au niveau de l’approvisionnement en denrée alimentaires de ces différentes lieux (écoles, hôpitaux, prisons, crèches, etc.).

Grâce à une volonté politique forte, plusieurs actions peuvent être mises en place pour réduire l’impact de la restauration collective d’une ville ou d’un établissement. La Ville de Lausanne a par exemple adopté un plan d’action au niveau de la restauration collective publique qui a permis de passer à 55% d’aliments produits localement, contre 35% trois ans plus tôt. La coopération avec les agriculteurs de la région est primordiale pour pouvoir proposer des produits locaux, il est donc nécessaire pour les collectivités de mettre en place des circuits courts et de créer un réseau de producteurs locaux qui puisse fournir les denrées nécessaires.
Pour la suite, le but de la Ville de Lausanne est d’augmenter encore le pourcentage de produits locaux et labellisés et de promouvoir le label « Fait maison ».

Les labels peuvent représenter un bon objectif pour la restauration collective publique ou privée, cela permet d’avoir des buts clairs et atteignables pour orienter la politique d’achats alimentaires. Il existe par exemple le label « Ama Terra », lié à Fourchette verte qui prend notamment en compte la dimension locale et saisonnière des produits, ainsi que la réduction des protéines d’origine animale. Le label « Fait maison » permet lui de réduire l’utilisation de produits transformés en certifiant que la majorité des produits sont cuisinés et transformés sur place.

Transformer les produits sur place, en travaillant avec des produits locaux, demande des infrastructures dont les établissements sont souvent dépourvus. De nombreux réfectoires ne font que réchauffer des plats préparés à l’avance dans une centrale par une grande entreprise de restauration collective. La marge de manœuvre au niveau des produits et de leur provenance est donc un peu plus limitée. Pour inverser cette tendance, les collectivités et les entreprises ont deux solutions : soit investir dans de vraies cuisines de production pour leurs différents lieux de restauration afin d’avoir la mainmise sur les commandes de denrées ainsi que leur préparation ; soit mettre des critères de durabilité dans les appels d’offres pour les prestataires de restauration collective.

Toujours au niveau des collectivités et des entreprises, il est possible de mettre en place des actions destinées aux collaborateurs et influencer leur consommation de produits alimentaires hors cantines et réfectoires. Par exemple, la mise en place d’un système de paniers de légumes et autres produits locaux distribués dans l’entreprise ou au sein de l’administration sur abonnement permet aux employés de profiter de produits régionaux sans avoir besoin de se déplacer chez un producteur. Une politique d’achats alimentaires responsables, par exemple pour les événements ou les manifestations, est aussi une bonne idée qui nécessite peu d’investissements.

Cantons, communes et villes

Pour les citadins, et même pour les habitants des campagnes, il est parfois difficile d’avoir une alimentation locale et de saison tout en étant diversifiée, car l’accès à ces produits peut être compliqué.

mieux-manger-pour-le-climat

Les collectivités publiques telles que les cantons et surtout les communes ou associations régionales ont la possibilité de mettre en place des alternatives intéressantes pour le producteur et le consommateur, par exemple en créant un projet alimentaire territorial. Le but est de rapprocher les consommateurs des producteurs et transformateurs locaux afin de faciliter l’accès à leurs produits. Aujourd’hui, cela se développe de plus en plus grâce à des initiatives individuelles ou associatives, notamment à travers les paniers de légumes (agriculture contractuelle de proximité) et les épiceries coopératives. Mais pour éviter que cela reste marginal, un réel soutien des collectivités publiques et nécessaire pour développer ces nouveaux modèles de production et de consommation. Et il existe pléthore de solutions innovantes :

  • Agriculture contractuelle de proximité (ACP) : des paniers de légumes et/ou d’autres produits alimentaires locaux sont proposés sur abonnement aux consommateurs qui peuvent aller les récupérer dans divers lieux une fois par semaine. Il s’agit de vente directe, il n’y a pas ou très peu d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Les communes peuvent soutenir ces initiatives par exemple en fournissant des locaux pour les points de collecte de paniers ou en « louant » des terrains à des prix avantageux pour des agriculteurs pratiquant l’ACP.
  • Fermes ou micro-fermes urbaines : ces fermes de petites tailles sont situées au cœur des villes, principalement sur des terrains prêtés ou loués par des communes, elles pratiquent la vente directe auprès des habitants du voisinage. Cela permet de récréer un lien entre les habitants des villes et le secteur agricole.
  • Coopératives alimentaires ou épicerie participative : ces épiceries en autogestion ont pour but de réduire les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs. Ces derniers sont membres de la coopérative et participent à son fonctionnement (choix des produits, gestion des commandes, travail à la caisse, etc.), l’épicerie propose des produits en circuit court et locaux. La participation bénévole des consommateurs permet de réduire le prix de vente tout en rémunérant correctement les producteurs.
  • Supermarché paysan : comme pour les épiceries participatives, le but est de rapprocher le consommateur du producteur, cependant les supermarchés paysans sont gérés par les producteurs plutôt que par les consommateurs. C’est un moyen de mutualiser les forces et de garantir que la récolte sera écoulée à travers le magasin, il peut ainsi planifier sa production plus facilement. Le supermarché paysan regroupe des agriculteurs et des transformateurs produisant toutes sortes de denrées pour faire en sorte qu’il soit possible de faire l’ensemble de ses courses dans un seul magasin. Un soutien communal, à travers le prêt d’un local ou un subventionnement, permet aux coopératives alimentaires ou aux supermarchés paysans de se lancer plus facilement.
  • Ceinture maraîchère : le but est d’assurer l’approvisionnement d’une ville grâce à des maraîchers et autres producteurs de produits frais situés tout autour de la ville. La collectivité publique crée une coopérative avec les agriculteurs et leur fournit des parcelles ainsi que la promesse que les denrées seront achetées. En contrepartie, les agriculteurs versent une cotisation à la coopérative. Cela crée des circuits extrêmement courts et favorise la consommation de produits locaux.

Ces différentes solutions peuvent paraître idéalistes ou futuristes, mais aujourd’hui leur succès grandissant prouve le contraire. Afin de ne pas dépasser les limites planétaires, il est nécessaire de repenser notre système alimentaire pour qu’il devienne plus résilient, juste et bon pour la planète et l’être humain. Le passage à des circuits courts et locaux, ainsi qu’une modification de nos régimes alimentaires, en sont les premiers pas.

 

Nelia Franchina

Spécialiste durabilité

autoroutes solaires

Et si les autoroutes produisaient de l’électricité ?

Énergie-clé dans le cadre de la transition énergétique, le solaire n’est de loin pas exploité pleinement en Suisse. Les solutions innovantes et réalistes se multiplient pourtant. En Valais ainsi qu’en Suisse alémanique, un ambitieux projet avance : recouvrir des tronçons d’autoroute de panneaux photovoltaïques. Un peu folle de prime abord, la démarche s’avère particulièrement faisable et efficiente.

Face à l’ampleur de la crise environnementale, le développement de solutions de production d’énergie durables devient urgent. Car au rythme actuel, force est de constater que la décarbonisation de notre paradigme énergétique avance trop lentement. À titre indicatif, le soleil fournit aujourd’hui environ 6% du courant consommé en Suisse (Swissolar). Pour rappel, l’objectif fixé dans le cadre de la Stratégie énergétique consiste à couvrir 40% de nos besoins en électricité grâce au photovoltaïque à l’horizon 2050.

Le potentiel solaire du pays s’avère pourtant conséquent. En considérant la superficie du territoire helvétique, la Suisse reçoit en effet 200 fois plus d’énergie sous forme de rayonnement solaire que ce qu’il faudrait pour couvrir notre consommation totale ! Et selon des estimations de la plateforme Swiss-Energyscope, si nous équipions 80% de la surface totale des toitures et façades bien exposées du pays avec des panneaux photovoltaïques, nous pourrions couvrir 35 à 45% de nos besoins en électricité escomptés en 2050.

Toitures, façades, et ensuite ?

Au niveau architectural, l’intégration massive de structures photovoltaïques sur le parc immobilier pose cependant problème. Déjà d’un point de vue technique, tous les bâtiments ne permettent pas d’implanter si facilement des panneaux solaires, sans parler des oppositions encore trop fréquentes, notamment pour des questions d’esthétique. Toutefois, les filières photovoltaïques suisse et européenne progressent rapidement sur ces points, par exemples avec les technologies BIPV (n.d.l.r. pour Building Integrated Photovoltaics, soit des panneaux dont la couleur et les dimensions peuvent être modifiées afin de faciliter leur intégration en façade).

Identifier rapidement de nouvelles surfaces exploitables pour accélérer le développement du parc solaire suisse devient donc nécessaire. Et en dehors des logements et bâtiments, aussi bien dans les zones urbaines que dans les campagnes, il faut composer avec des défis complexes en matière de segmentation du territoire. Car entre ses zones agricoles, ses forêts et ses montagnes, la Suisse ne se prête pas particulièrement bien à l’implantation de centrales solaires de grande envergure comme on peut en voir en Allemagne, au Portugal, en Espagne, aux Emirats Arabes Unis mais aussi aux États-Unis.

Réseau routier, nouvel élan du photovoltaïque ?

En tenant compte de cette donne énergétique et géographique, le nouveau paradigme qui se dessine progressivement en Suisse propose donc de rassembler de multiples infrastructures durables décentralisées qui doivent engendrer un effet de levier significatif en fonctionnant en complémentarité. Et pour les emplacements des prochaines infrastructures photovoltaïques, pourquoi ne pas les installer sur nos autoroutes ?

autoroute-solaire

Un projet avant-gardiste, développé depuis plusieurs années dans les locaux de la start-up alémanique EnergyPier, pourrait bien réaliser cette vision qui, de prime abord, peut sembler un peu folle. Concrètement, l’idée consiste à profiter des espaces artificiels que sont les autoroutes pour en exploiter le plein potentiel énergétique en les recouvrant de panneaux solaires. La démarche permettrait par ailleurs de minimiser les nuisances liées à la circulation. « Notre approche permet en effet de produire de l’énergie durablement tout en réduisant les inconvénients sonores de 5 à 8 décibels et en préservant le bitume des intempéries », souligne le CEO et ingénieur Laurent David Jospin. « En hiver, on évite donc de devoir passer la lame et de saler, et en été on protège le revêtement des fortes chaleurs et des irrégularités structurelles qu’elles génèrent. L’idée consiste finalement à donner plusieurs multifonctionnalités aux technologies photovoltaïques pour les rendre plus compétitives. Et pour y parvenir, une des pistes à suivre repose paradoxalement sur la capacité à faire de l’ombre avec les dispositifs solaires. »

Projet pilote en Valais

Pour démontrer la faisabilité de son projet, EnergyPier a identifié deux sites prometteurs entre la Suisse alémanique et le Valais. Objectif : bâtir des installations pilotes de démonstration. Aux abords de Fully, l’idée consiste ainsi à recouvrir un tronçon de 1,6 km de l’autoroute A9. Entre les 76’800 m2 de panneaux photovoltaïques qui recouvriraient la route et les éoliennes qui pourraient être incorporées à la structure par la suite, le dispositif permettrait de produire environ 50 GWh par an, soit la consommation de 12’500 ménages. L’accord de l’OFROU (voir ci-dessous) concerne initialement la partie photovoltaïque. L’ajout des éoliennes ne sera possible que s’il peut être démontré que les usagers de la route ne sont en aucune manière mis en danger par ces dernières. Le potentiel énergétique et les aspects sécuritaires du volet éolien seraient donc étudiés à l’aide d’anémomètres dans un premier temps.

autoroute-solaire

Le raccord de ce nouveau dispositif au réseau électrique est pour l’instant imaginé selon trois scénarios. Il serait par exemple possible de venir se greffer au réseau moyenne tension de la commune qui se trouve à proximité. « Une solution qui nécessiterait d’intégrer un système de batterie à notre infrastructure pour lisser la production », précise Laurent David Jospin. Les deux autres alternatives consistent à rejoindre le réseau haute tension situé à 3,5 km, soit en finançant directement les travaux nécessaires pour enterrer le câble de raccord et installer un transformateur dans une station existante, soit en planifiant cette opération d’entente avec les Forces motrices valaisannes, qui ont également des besoins additionnels à couvrir sur ce secteur géographique.

En attendant les décisions cantonales, le projet est dans les starting blocks. Coûts estimés des travaux pour l’infrastructure de Fully : 40 millions de francs. « En termes de rentabilité, notre installation s’avère tout à fait comparable à ce que l’on obtient avec un barrage dans la filière hydroélectrique », ajoute l’ingénieur. « À terme, une fois le potentiel helvétique davantage exploité, notre ambition consiste également à exporter ce nouveau savoir-faire industriel et d’ingénierie pour renforcer le positionnement suisse dans un domaine appelé à devenir de plus en plus stratégique. »

La demande de permis de construire devrait être soumise à l’OFROU fin juin pour approbation technique sur le plan sécuritaire avant d’être déposée officiellement auprès de l’autorité cantonale. Le délai effectif dépendra néanmoins de la concrétisation de l’inscription au plan directeur cantonal qui reste un prérequis. En Suisse, le potentiel s’avère significatif puisqu’en recouvrant près d’un tiers du réseau autoroutier avec ce type d’installations, EnergyPier estime qu’il serait possible d’égaler les capacités énergétiques actuelles de nos centrales nucléaires.

Ce qu’en dit l’OFROU

Impliqué dans les réflexions et décisions liées au projet, l’Office fédéral des routes se montre ouvert à l’idée de recouvrir l’A9 de panneaux solaires. En Suisse alémanique, des parois antibruit recouvertes de modules photovoltaïques longent déjà certaines routes argoviennes depuis plusieurs années. Concernant le projet avant-gardiste d’EnergyPier, la première préoccupation de l’OFROU concerne la sécurité, tant des 40’000 véhicules qui transitent quotidiennement par la route que des travailleurs. « Il nous faudra en effet examiner attentivement ces aspects sécuritaires durant la phase de travaux mais aussi tout au long du cycle de vie de l’ouvrage », souligne Guido Bielmann, porte-parole de l’OFROU. « Ces impératifs s’ajoutent aux questions de maintien du trafic. Car il n’est pas possible de fermer l’autoroute pour une durée importante, que ce soit pour les travaux de construction ou de maintenance. » Autre aspect à examiner : la luminosité. Recouvrir la voie, même sur le modèle d’un semi-tunnel, peut en effet nécessiter la mise en place d’un système d’éclairage.

Si ce projet pilote venait à se concrétiser, il ouvrirait ainsi une nouvelle voie dans le développement d’infrastructures durables aussi inédites que prometteuses. En Suisse, pays dont la complexité de la topographie oblige à faire preuve d’innovation pour étendre les dispositifs durables, les autoroutes pourraient bien constituer des emplacements stratégiques. Avec le volet éolien qui pourrait encore venir se greffer sur le projet par la suite, les voies de circulation prendraient ainsi un tout nouveau rôle, jusque-là insoupçonné.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

pétrole

Le mouvement de la transition nous prépare à nous « sevrer » du pétrole

Apprendre à se passer du pétrole pour limiter, notamment, le dérèglement climatique, ne pourra pas se faire du jour au lendemain. Pour s’y préparer, le mouvement de la transition se veut positif et encourageant. Sans attendre, il faut imaginer et apprendre à vivre avec le moins de pétrole possible, mais sans perdre en qualité de vie, bien au contraire. Prêts pour l’aventure ?

Une transition : vers quoi et pourquoi ?

La transition se définit comme « un état, un degré intermédiaire, un passage progressif entre deux états, deux situations ». La transition implique un avant et un après, et elle consiste en cet entre-deux, cette phase où l’on se prépare à cet après qu’on ne connaît pas encore. Sans phase de transition, les changements sont brutaux, difficiles à vivre. Ainsi, la transition permet d’envisager une rupture dans l’organisation de nos sociétés, sans pour autant invoquer la violence ou la révolution. L’idée de « transition » se décline aujourd’hui sous plusieurs formes : « transition écologique », « transition énergétique », « transition post-carbone », « sustainability transitions », « transition citoyenne », « villes et territoires en transition ». Pour les acteurs du mouvement des initiatives de transition, cet entre-deux consiste à apprendre à se passer du pétrole en testant des nouveaux modes de vie, de nouvelles formes d’économies et de consommation, etc. Le tout en évitant au maximum le chamboulement que cela pourrait engendrer et en s’y préparant dans les meilleures conditions possibles.

Apprendre à s’affranchir du pétrole dans les nombreux secteurs qui en dépendent

En 2018, la moitié de l’énergie consommée en Suisse était dérivée de produits pétroliers : les carburants représentent 35% de la demande (destinés à la production d’énergie mécanique dans les moteurs) et les combustibles pétroliers 14% (utilisés pour le chauffage). Mais notre dépendance au pétrole va plus loin que son utilisation pour nous déplacer ou nous chauffer. Il est utile pour un grand nombre de nos produits quotidiens (plastiques, solvants, cosmétiques, textiles), pour la construction de routes (90% de la production mondiale de bitume est issu des pétroles lourds), ou pour la production de nombreux engrais et pesticides. D’ailleurs, l’agriculture industrielle dépend également totalement du pétrole. Ainsi, aujourd’hui, toute notre organisation sociale est basée sur l’accès aisé à cette ressource : nos logements, notre alimentation, nos déplacements, les objets que nous utilisons, l’organisation du territoire, la sécurité alimentaire et l’agriculture, etc. D’où l’importance d’apprendre dès aujourd’hui à s’habituer à fonctionner sans.

De très nombreuses initiatives possibles

Une des forces du mouvement est qu’il permet d’impliquer un grand nombre de personnes selon leurs intérêts respectifs. De très nombreuses actions peuvent être imaginées et mises en œuvre par un groupe d’habitants. Par exemple : monter un projet d’énergie renouvelable citoyenne, créer des jardins partagés dans des espaces délaissés au cœur des quartiers, former les jardiniers à la permaculture, mettre en place une grainothèque pour conserver des espèces oubliées, construire et faire vivre un four à pain, apprendre à réaliser des conserves, mettre en place des initiatives d’agriculture contractuelle de proximité ou une monnaie locale, organiser des ateliers de couture, de réparation d’objets ou de fabrication de produits cosmétiques, constituer un groupement d’achats, réaliser une épicerie participative. Il y en a pour tous les goûts !

Il s’agit ainsi de développer une société dans laquelle les échanges sont locaux, les exploitations agricoles plus petites et polyvalentes, la consommation d’énergie drastiquement réduite, les énergies renouvelables produites localement. Une société dans laquelle l’utilisation des transports en commun, de l’autopartage et du vélo est largement pratiquée, le tourisme longue distance et l’étalement des villes sont sensiblement réduits, l’efficience énergétique des logements et les habitats groupés sont développés.

villes-transition

Objectifs du mouvement de la transition

Le mouvement a été créé en 2006 à Totnes en Grande-Bretagne, à l’initiative de Rob Hopkins, un enseignant en permaculture. Le projet a connu un grand succès et le mouvement s’est rapidement répandu dans le monde entier. Aujourd’hui, il existe environ 1000 initiatives de transition dans plus de 50 pays. Le terme initial de « Villes en transition » a été transformé en « Initiatives de transition » car elles ne naissent pas seulement en ville, mais aussi dans des quartiers ou à la campagne. Ces initiatives forment un réseau mondial, le Transition Network. Elles touchent à tellement d’aspects de la société qu’on parle de « mouvement » de la transition.

Le mouvement de la transition souhaite :

Renforcer la résilience et réapprendre les savoir-faire oubliés

Le concept de résilience est utilisé dans de nombreux domaines, comme en psychologie pour désigner la capacité d’un individu à surmonter un traumatisme, ou en écologie pour décrire la capacité d’un écosystème à intégrer une espèce invasive. Ici, il s’agit de se préparer au choc de l’ensemble des crises liées au dérèglement climatique et à l’affranchissement du pétrole, notamment. Le mouvement parle de reconstruction de la résilience locale plutôt que de construction, car les communautés locales étaient encore résilientes il y a seulement quelques décennies, avant que le pétrole n’ait bouleversé les modes de vie. Un exemple parlant est la manière par laquelle le Royaume- Uni a su résister au blocus dont il a été victime pendant la Seconde Guerre mondiale : du jour au lendemain, le pays entier a dû revenir à une forme d’autosuffisance alimentaire, et cela ne fut possible que parce qu’il existait encore dans la population des savoir-faire aujourd’hui bien plus rares, comme entretenir un potager, faire des conserves, élever des poules ou des lapins, réparer, coudre, bricoler. Le « ré-apprentissage des savoir-faire » est donc l’un des buts des villes en transition, qui tentent de revivifier la vie locale en suscitant le partage de ces connaissances pratiques dans les écoles, dans les maisons de retraite ou encore des associations locales. D’ailleurs, l’un des ingrédients du mouvement est d’impliquer les seniors, qui ont connu une organisation sociale bien moins dépendante du pétrole, pour un partage d’expérience et la transmission des savoir-faire.

Favoriser le retour au local

Les initiatives de transition remettent « le local » au cœur de leur réflexion. Retour au local de l’agriculture, de l’économie (monnaies locales, Système d’Echange Local), de l’énergie, du tourisme, etc. Les « transitionnaires » valorisent les bénéfices écologiques et humains de ces relocalisations, notamment en termes de solidarité, de convivialité ou d’autonomie. Par ailleurs, l’échelle locale permet aux citoyens de proposer des solutions adaptées à leur quotidien et de passer concrètement à l’action.

Un exemple qui a inspiré les villes en transition est celui d’Overtornea, petite ville suédoise de 6’000 habitants. Fortement atteinte par la crise de 1980 (20 % de la population active était au chômage, 25 % partait pour les grands centres urbains), les autorités ont tenté d’y remédier en adoptant un type de développement sur le modèle des villes en transition. Résultat : en six ans, près de 200 entreprises et quelques milliers d’emplois ont été créés dans l’agriculture biologique, l’éco-tourisme, l’apiculture ou la pisciculture. Cet exemple montre également qu’une requalification de la population est nécessaire : les citoyens doivent réapprendre à cultiver, être capables de réparer les objets, etc.

Collaborer

Une des marques de fabrique du mouvement de la transition est l’idée de faire ensemble : se réunir à plusieurs pour créer une initiative, favoriser l’intelligence collective, se mettre en réseau, partager. Autant de mots qui reviennent régulièrement dans la description du mouvement. Pas de chasse gardée, ni de prise de pouvoir dans ce mouvement, mais le souhait de collaborer et d’avancer ensemble pour faire face aux défis qui nous attendent tous.

Donner envie

Un aspect important du mouvement est de créer une vision positive de l’avenir, de donner une vision attrayante d’une société sans pétrole, porteuse de sens, festive, créative et conviviale. Sans culpabiliser ni faire peur, le mouvement cherche à motiver les gens à imaginer et créer la société qui leur fait envie.

 

En Suisse romande, de nombreuses initiatives existent déjà. Interview de Martin Gunn-Sechehaye du Réseau Transition Suisse Romande

Martin-Gunn-Sechehaye

Vous êtes l’un des trois salariés du Réseau Transition Suisse Romande. Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste ce réseau?

Un des ingrédients du mouvement de la transition est la mise en réseau des initiatives de transition, localement et internationalement. Le réseau crée ainsi le lien entre les différentes initiatives, et favorise les échanges d’expériences et les rencontres, notamment lors des journées de la transition. Le réseau consiste également à faire connaître le mouvement, et à accompagner les personnes qui souhaitent créer une initiative, au moyen de formations notamment.

Vous avez intégré le mouvement de la transition d’abord comme bénévole, puis comme stagiaire et enfin comme salarié. Qu’est-ce qui vous a particulièrement motivé?

Son côté positif et orienté solutions. Je partage le constat qu’il faut agir et vite – j’ai d’ailleurs participé à d’autres mouvements comme Extinction Rebellion. J’aime le fait qu’il suscite la créativité et l’imagination pour se projeter vers d’autres manières de vivre ensemble : on est trop souvent limités par la vision imposée par la société patriarcale et consumériste : c’est difficile parfois de s’en défaire et le mouvement de la transition nous aide à imaginer d’autres voies possibles. Par ailleurs, le mouvement agit également sur sa capacité à bien « être ensemble » autant que « faire ensemble ». L’aspect de la transition personnelle pour y parvenir est également important.

Si quelqu’un souhaite lancer une initiative, comment peut-il s’y prendre?

Il existe un guide pour accompagner celles et ceux qui souhaitent initier un mouvement de transition. Ce guide décrit concrètement comment s’y prendre et met l’accent sur l’importance d’être à plusieurs pour se lancer et sur la manière de s’appuyer sur le réseau existant pour maintenir l’engagement bénévole de ses membres.

Un petit coup de projecteur sur une initiative qui vous plaît particulièrement?

C’est difficile de choisir parmi tous les projets, mais j’aime particulièrement le journal biennois « Vision 2035 », porte-voix des initiatives de transition. Le journal participatif permet à chacun de montrer tout ce qui se fait à Bienne en termes de transition et valorise ces initiatives. Il donne envie d’agir.

Quelles sont les difficultés auxquelles les transitionnaires sont confrontés et comment pourrait-on réduire ces blocages?

Le mouvement de la transition est un mouvement citoyen, un mouvement de bas en haut. Mais pour que certains des projets initiés puissent se réaliser, il faut que les politiques s’engagent aussi : qu’ils osent transformer des espaces délaissés en jardins potagers, développer des pistes cyclables, soutenir des monnaies locales, etc. C’est parfois difficile pour les transitionnaires d’obtenir ce soutien politique. Nous serions ainsi heureux que ces politiques osent parfois tester des nouvelles manières de penser l’avenir de leurs communes, de concert avec les initiatives portées par tous les acteurs de la transition.

 

Hélène Monod

Rédactrice