Innover, oui mais à quel prix?

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De nos jours, l’innovation est placée comme le saint graal de toute société qui se respecte. La capacité à innover est souvent le signe d’un pays en bonne santé et qui a de l’avenir. Toutefois, derrière cette vision idyllique se cache une part sombre que l’on a tendance à oublier. Aujourd’hui, je te propose d’explorer cet aspect en s’appuyant sur un magnifique livre intitulé « de quoi la créativité est-elle le nom » écrit par Miguel Aubouy. Faire grandir notre société par l’innovation, oui mais à quel prix ?

Pour commencer, faisons un rapide saut dans le temps jusqu’au 16 juillet 1945 dans l’état du nouveau Mexique aux USA. Suite à une lettre signée par Albert Einstein et adressée au président des États-Unis, Franklin Roosevelt, le projet Manhattan est mis au point dans le but de créer la 1ère bombe atomique.

Jornada del Muerto Alamogardo

C’est ici, sur la base aérienne d’Alamogordo et plus particulièrement  dans le désert Jornada del Muerto que la première bombe atomique, Gadget, explose lors d’un test baptisé Trinity.

Face à cette boule de feu, l’effroi entraina un long moment de silence. La petite histoire dit que Kenneth Bainbridge, le responsable des essais, creva le silence en disant : Now we are all sons of b*tches (« À partir de maintenant, nous sommes tous des fils de p*tes »)

Lorsque j’ai découvert cette histoire dans le livre de Miguel Aubouy, je me suis dit « comment peut-on arriver à s’auto-insulter lorsque l’on concrétise son innovation ? » Pour trouver une réponse à cette question, nous devons explorer la mise en pratique de l’innovation dans notre société.

L’innovation que l’on connaît, celle de notre société occidentale, est l’innovation de la variation. Innover, c’est produire quelque chose d’original qui renouvelle notre représentation du monde et nous fait grandir.

  • C’est l’ampoule qui apporte sécurité et efficience aux personnes
  • C’est la presse d’impression qui permet de diffuser la connaissance à grande échelle
  • C’est la pénicilline qui sauvera des millions de soldats pendant la 1ère guerre mondiale

Et pourtant, derrière cette vision idyllique se cache une part sombre que l’on a tendance à oublier : notre conception de l’innovation produit la destruction. On ne peut apporter un nouveau savoir sans condamner un ensemble de savoir plus anciens ou apporter des effets secondaires indésirables.

  • C’est Facebook qui connecte deux milliards de personnes en même temps qu’il met en péril les régimes démocratiques
  • C’est Airbnb qui permet de voyager de maison en maison partout dans le monde, en même temps qu’il empêche les personnes les plus fragiles de vivre dans les grandes villes
  • C’est Amazon qui simplifie les achats en ligne en même temps qu’il pousse à la faillite les commerces locaux.

Plus on innove, plus on créé du chaos.

La bonne nouvelle (ou pas) est que notre société a pris très rapidement conscience de cette corrélation entre innovation et destruction. C’est pour cela que nous avons mis en place, ce que Miguel appelle dans son livre le principe de séparation des effets. L’idée est simple : nous gardons chez nous les effets désirables de l’innovation tout en déportant autre part les effets indésirables.

Et il y a un très bel exemple historique expliqué dans le livre autours de l’invention de la soude industrielle par Nicolas Leblanc, chirurgien et chimiste français. De nos jours, les cristaux de soude sont devenu banale. Et pourtant, il fut l’or blanc du XIXe siècle dont sa production industrielle a permis l’essor de quatre industries majeures : le textile, le papier, le verre et le savon.

L’invention de Nicolas Leblanc est top car il suffit seulement de 2 étapes pour produire à échelle industrielle de la soude : faire réagir de l’acide sulfurique avec du sel de mer pour produire du sulfate de sodium, pour faire réagir le sulfate de sodium avec un mélange de calcaire et de charbon de bois pour produire de la soude. Seul soucis, pour cents tonnes de soude produite, il s’échappait 75 tonnes d’acide chlorhydrique sous la forme d’un gaz corrosif. En 1846, dans la ville de Liverpool où était concentrée la plupart des usines de soude de l’Angleterre, ce gaz provoquaient des pluies acides et la mort lente de toute organisme vivant.

D’un côté, les riches habitants de Londres bénéficiaient de chemises blanches, de savon odorant et pouvaient faire rentrer la lumière dans leurs maisons avec toujours plus de fenêtres. De l’autre côté, les familles pauvres de Liverpool payaient les effets indésirables de cette innovation en crachant toujours plus de sang.

Tu pourrais te dire que cette façon de faire est révolue. Et pourtant, elle perdure aujourd’hui mais en s’éloignant :

  • C’est notre pot de Nutella qui entraine la déforestation de la Malaisie
  • C’est notre lune de miel aux Seychelles qui fait grandir une île poubelle
  • C’est notre énergie “verte” qui pollue la Mongolie

Mais revenons à la réaction de Kenneth. Si on y réfléchit un peu plus après ce que l’on vient de se dire, on pourrait dire qu’il s’est simplement rendu compte, à ce moment précis, qu’ils étaient allés trop loin…

Alors certes, nous pourrions continuer appliquer le principe de séparation des effets pendant longtemps. Sauf que l’innovation, comme on l’a connait en occident, produit toujours plus d’innovation à un rythme toujours plus rapide. Et on arrive à un tel point où on considère aujourd’hui qu’il y a aura un saut technologique aussi important entre l’homme de Neandertal et nous, qu’entre nous et nos enfants. Malheureusement (ou heureusement), cette course à l’innovation a rendu caduque le principe de séparation des effets. Le plus gros retour de flamme que nous avons eu ces dernières années s’appelle le réchauffement climatique.

Dès lors que pouvons-nous faire ? Devons-nous simplement arrêter d’innover ? Comme toujours, la vérité se trouve à mi-chemin. Et le livre de Miguel Aubouy apporte un début de réponse en citant une histoire de la mythologie grecque: l’Odyssée d’Ulysse. Lorsque Ulysse est enfin de retour à son palais après tant d’année, sa femme Pénélope ne le reconnaît pas tant de temps s’est écoulé depuis qu’elle l’a vu la dernière fois. Afin de savoir si c’est bien lui, Pénélope le teste en demandant, en sa présence, que l’on déplace dans une autre chambre leur lit qui avait été fabriqué par Ulysse. Ulysse s’écrit « mais c’est impossible ! J’avais construit notre chambre à l’endroit d’un olivier qui poussait. L’un des montants de notre lit est fait dans le bois de cet arbre que j’ai laissé en place. Le lit s’enfonce dans la terre d’Ithaque. On ne peut pas le déplacer ». Par sa réponse, Ulysse évite le piège et prouve son identité.

Je trouve cet exemple intéressant car ce lit représente à mon sens l’équilibre que nous devons trouver en innovation. Nous avons l’impression que nous vivons dans un monde fous car nous avons poussé à l’extrême l’innovation tout oubliant notre identité, d’où nous venons, nos valeurs. Et c’est pour cette raison que nous devons développer une nouvelle forme d’innovation, celle de la permanence. Ce type d’innovation a pour mission de faire perdurer certaines valeurs/éléments qui ont toujours existé et que nous souhaitons garder dans un monde en constante évolution.

Oui à l’innovation mais à une innovation raisonnée et durable aussi bien au niveau de l’environnement, de la société et de l’économie . La terre nous rappelle vivement depuis plusieurs années qu’aucune innovation ne prévaut dans l’économie de la vie. À nous de saisir cette opportunité…

Mathieu Menet

Ingénieur de formation, Mathieu Menet a commencé sa carrière en tant qu'officier de l'armée de l'air française. En 2012, il rejoint la Suisse pour démarrer sa carrière d'innovateur. Diplômé de l'EPFL et de l'université de Stanford en innovation, cela fait bientôt plus de 10 ans qu'il accompagne les entreprises et les startups dans leurs aventures d'innovation. Sa ligne directrice : concevoir l'environnement d’innovation le plus excitant possible pour que chaque entreprise puisse relever ses défis de demain.

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