Mauvaises Langues – “What are you sinking about?”

Si vous faites de l’ART-GENS, il faut que vous soyez résolu à briser les tabous. Ces “interdits”  bloquent l’énergie du groupe et ainsi sa capacité à libérer l’intelligence collective. Un tabou révélé avec doigté et compassion va au contraire délivrer le groupe et booster son envie de coopérer.

Pour preuve, je vais aborder un sujet, qui, d’après mon expérience, fait des dégâts considérables dans le monde professionnel: l’utilisation de l’anglais comme langue principale de communication. Cette pratique, certes incontournable dans un monde globalisé, génère en effet beaucoup de frustrations. Mais au lieu d’aborder le sujet avec professionnalisme, les difficultés de communication liées à la langue restent un tabou, relégué aux échanges entre collègues d’infortune à la machine à café.

Vous connaissez certainement cette excellente publicité de la société Berlitz:

Cette publicité a connu un énorme succès, car tout le monde a déjà vécu des situations similaires, notamment dans la vie professionnelle. De plus, elle montre de manière humoristique, à quel point une incompréhension linguistique peut provoquer des dégâts.

C’est un sujet très sérieux, car la langue n’est pas seulement un moyen de communication. Elle véhicule aussi des messages subtils et est indispensable pour instaurer un sentiment de sécurité psychologique dans une équipe ou une organisation.

C’est pourquoi j’ai décidé d’aborder ce sujet dans ce blog en 3 volets:

  1. Briser le tabou
  2. Les causes profondes du tabou
  3. Traiter le tabou

Partie 1 : Briser le tabou

Le désastre de la visio-conférence

Après une conférence à huis clos, le conseil d’administration d’une entreprise germano-américaine a donné une directive claire à l’organisation : Communiquer davantage entre Allemands et Américains, accroître l’échange de connaissances, mais en même temps réduire les frais de voyage ! À cette fin, l’entreprise a investi massivement dans une technologie de pointe de  visio-conférence. Langue : anglais bien sûr, c’est la langue de l’entreprise.

Au bout de trois mois, la tentative s’est soldée par un désastre : du côté allemand, le taux d’absence lors des visioconférences a atteint 80 %. De nombreux projets ont été retardés, des collègues américains ont été contrariés par les “Allemands indisciplinés” et même les clients ont commencé à se plaindre. Toutes les pressions exercées par le comité de direction n’ont rien changé. Au contraire, lors des journées de visio-conférences, le service des ressources humaines a constaté une augmentation considérable des congés de maladie chez les cadres et les gestionnaires concernés. A court de solutions, le comité de direction m’a mandaté pour trouver des pistes de dénouement du conflit.

Technologie de pointe – mais la salle reste vide

Le tabou fait surface

Les premières explications récoltées montraient un état d’esprit défensif et assez rationnel :

” technologie immature” , “coupures de son fréquentes”, “heures impossibles en raison du décalage horaire” et “manque de chaleur humaine”

revenaient souvent comme des critiques. Puis, lors d’un workshop avec des acteurs-clé, un participant s’est lancé:

“En fait, il faut bien dire la vérité: je ne viens pas aux visio-conférences parce que je ne parle pas assez bien anglais, je me sens dominé par les Américains”.

Le tabou était brisé. Chaque participant a fait enfin part de sa frustration d’avoir à défendre son point de vue non seulement par satellite, mais surtout dans une langue étrangère.

“Nous discutons toujours de questions délicates telles que le déménagement ou l’emplacement futur du département de recherche. Comment tenir tête aux Américains qui parlent vite et dans un dialecte incompréhensible ? Au début de la conférence, c’est encore possible, mais à la fin, je suis simplement épuisé.”

“J’ai l’impression de m’exprimer comme un enfant. Ils ont tout simplement les meilleures cartes en main en raison de l’avantage linguistique.”

Le problème n’était donc lié ni à la technique, ni aux horaires. Le goulot d’étranglement émotionnel résidait dans un sentiment d’infériorité face aux Américains. Dans le vécu des Allemands, ceux-ci gardaient l’avantage de la langue et donc implicitement aussi le pouvoir dans les échanges. Pourquoi cette problématique n’a-t-elle pas été formulée de manière factuelle et professionnelle ?

 

 

Ne pas comprendre: la honte !  Crédit: Gerd Altmann de Pixabay

Les raisons du tabou

Une des raisons à l’origine du tabou de la langue est le statut dans l’entreprise et l’amour propre. Si parler l’anglais était encore facultatif pour la génération du siècle passé, cette faculté est pratiquement devenue obligatoire dans le nouveau millénaire, surtout pour des cadres supérieurs et les dirigeants. Admettre ne pas comprendre une phrase, voire un mot, équivaut à se disqualifier aux yeux des autres. Qui veut admettre une telle faiblesse en présence de ses collègues ou pire, de sa direction ? De ce fait, on préfère faire semblant d’avoir compris en espérant pouvoir rattraper son retard. Mais souvent le collègue consulté pendant une pause a également mal compris.

Il en résulte des comportements dysfonctionnels, voire toxiques:

  1. La discussion évitée en réunion est reportée dans des “corridor-meetings” afin de faire valoir son point de vue et exprimer son désaccord.
  2. Des clans se forment par affinité de langue pour développer le projet sans impliquer les autres.
  3. Un mail en anglais approximatif, rédigé sous le coup de l’émotion après la réunion, à la limite de l’insultant, provoque des discussions houleuses nécessitant une intervention hiérarchique.

Un manque de professionnalisme qui coûte cher

Ceci a évidemment un coût: retard sur les projets, augmentation des dépenses et prolifération de “virus émotionnels” provoquant de la démotivation et la guerre des clans. Je donnerai des exemples concrets  dans le volet 2.

D’ici là, faites-moi part de vos commentaires et vécus. Je me réjouis d’échanger avec vous.

Mauvaises langes Partie 2

Les causes profondes du tabou :

  • Pourquoi la problématique peut s’aggraver avec un supérieur hiérarchique anglophone
  • Les “faux amis” : une véritable atteinte à l’efficacité
  • L’impact culturel: le rôle des “sous-entendus”, de l’humour et des “fautes”
  • La ruse de l’ordre du jour: comment une partie adverse anglophone se joue des Européens.
Jochen Peter Breuer

Jochen Peter Breuer

Jochen Peter Breuer, a débuté en 1975 dans une banque d'affaires allemande. En 1984 il crée JPB Consulting à Paris, leader dans le management franco-allemand. En 2008, il crée he2be SA à St.Sulpice (VD). Membre de l’Executive Education Team de HEC Lausanne, il transmets aujourd'hui son expérience «d’ART-GENS-tier » via JPB & Friends Sàrl.

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